Il y a une image que je garde de mes premiers jours en France. Je suis dans ma chambre de résidence universitaire, huit mètres carrés, une fenêtre qui donne sur un mur gris. Dehors, il fait froid. Je viens d'appeler ma mère. La conversation s'est terminée trop vite parce que la connexion était mauvaise. Et je me suis retrouvée seule, dans ce silence particulier des chambres d'étudiant, à me demander si j'avais fait le bon choix.
Personne ne m'avait parlé de ce silence-là.
Le rêve, tel qu'on nous le raconte
Quitter son pays pour étudier en France semble, vu de loin, être une réussite en soi. Dans beaucoup de familles africaines, c'est une promesse d'avenir : une formation reconnue, des diplômes qui ouvrent des portes, des perspectives professionnelles élargies. Avant de partir, j'avais lu des témoignages enthousiastes, entendu des récits d'anciens étudiants revenus transformés. "La vie étudiante en Europe change un homme", m'avait dit un oncle. Je l'avais cru.
Ce n'est pas entièrement faux. Mais ce n'est pas toute la vérité non plus.
La solitude, celle qu'on ne poste pas sur les réseaux
Après les premiers jours d'émerveillement les grandes bibliothèques, les bâtiments anciens, l'impression d'être au cœur de quelque chose d'important une autre réalité s'est installée. La solitude. Pas celle qu'on raconte facilement, pas celle des mauvaises notes ou des démarches administratives interminables. Celle, plus sourde, de ne pas avoir quelqu'un à appeler quand quelque chose ne va pas. Celle de manger seule le soir parce qu'il est trop tôt pour rejoindre un réseau d'amis qu'on n'a pas encore.
Cette expérience n'est pas nouvelle. Cheikh Hamidou Kane l'a mise en mots dans L'Aventure ambiguë (1961) avec une précision qui n'a pas vieilli. Son personnage Samba Diallo, jeune Africain envoyé en Europe pour étudier, découvre qu'il appartient désormais à deux mondes sans se sentir pleinement chez lui dans aucun des deux. "Je ne suis pas un pays des Diallobé distinct, face à un Occident distinct, et appréciant d'une tête froide ce que je puis lui prendre et ce qu'il faut que je lui laisse en contrepartie. Je suis devenu les deux", dit-il. Soixante ans plus tard, beaucoup d'étudiants africains en France pourraient signer cette phrase.
Ce qui m'a le plus frappée, ce n'est pas la différence de langue ou de climat. C'est la différence dans la façon dont les gens se parlent ou ne se parlent pas. La distance dans les échanges quotidiens, l'absence de chaleur dans les interactions ordinaires, les moments où l'on comprend, sans que personne ne le dise, que l'on est perçu comme un étranger. Pas avec hostilité, souvent. Simplement avec indifférence. Et l'indifférence, parfois, est plus difficile à porter que l'hostilité.
Ce que ça coûte vraiment
Il y a aussi ce dont on parle peu dans les familles : l'argent. Le logement dans les grandes villes françaises représente souvent 500 à 900 euros par mois. Le coût de la vie mensuel dépasse régulièrement 1 200 euros si l'on inclut la nourriture, les transports, les livres et les imprévus. Beaucoup d'étudiants africains cumulent des petits emplois en plus de leurs études caissier, serveur, garde d'enfants pour couvrir ce que les familles ne peuvent pas envoyer.
L'économiste et écrivain sénégalais Amady Aly Dieng racontait déjà, dans Mémoires d'un étudiant africain (1990), les conditions de vie précaires des étudiants africains à Paris dans les années 1950 et 1960. Des chambres minuscules, des budgets serrés, des sacrifices quotidiens pour rester. Ce qui a changé depuis, c'est le coût qui a explosé. Ce qui n'a pas changé, c'est la pression intérieure : savoir que les parents ont fait des sacrifices importants pour vous envoyer ici, et sentir que chaque moment de doute est une forme de trahison de leur confiance.
Cette pression-là, personne ne vous la dit. Elle s'installe toute seule.
Naviguer entre deux identités
Au-delà des difficultés matérielles, il y a cette question plus profonde que l'on finit par se poser : qui est-on, exactement, quand on vit entre deux mondes ?
On porte sa culture d'origine comme une maison intérieure ses valeurs, ses habitudes, sa façon de voir les rapports humains. Et l'on découvre que cette maison ne s'exporte pas entièrement. Certaines choses ne se traduisent pas. Le rapport à l'autorité, le sens de la communauté, la place de la famille dans les décisions tout cela existe différemment ici, ou n'existe pas du tout de la même façon.
Ce que certains chercheurs appellent le "syndrome de l'imposteur" cette impression de ne pas mériter sa place, de ne pas être vraiment à la hauteur est particulièrement fréquent chez les étudiants issus de milieux où l'université était un horizon lointain plutôt qu'un passage normal. On réussit ses examens et on se demande quand même si l'on est légitime. On avance et on regarde en arrière. C'est épuisant et formateur à la fois.
Ce que l'expérience transforme
Ce serait injuste, cependant, de ne retenir que les difficultés.
Les universités françaises offrent des ressources académiques réelles bibliothèques, accès aux revues, débats intellectuels, professeurs disponibles pour des échanges que l'on ne trouvait pas toujours chez soi. J'ai appris à argumenter, à douter méthodiquement, à défendre une idée sans me défendre moi-même. Ces compétences-là, on ne les acquiert pas sans frottement.
Vivre seule à l'étranger oblige à devenir adulte plus vite gérer son budget, ses priorités, ses crises. La paperasse française est une école de persévérance en soi. Et les rencontres avec des étudiants venus d'autres pays, d'autres continents, d'autres façons de penser élargissent ce que l'on croyait savoir du monde.
Ce que j'ai peut-être le plus appris, c'est que l'on peut tenir dans l'inconfort. Que l'incertitude n'est pas une anomalie à corriger, mais un état dans lequel il est possible de travailler, de grandir, de continuer.
Entre regrets et reconnaissance
Avec le recul, la question "est-ce que tu regrettes ?" me semble mal posée. Ce que j'ai vécu n'est ni entièrement une réussite ni entièrement une épreuve. C'est une transformation. Et les transformations, par définition, ne sont confortables ni avant ni pendant seulement, parfois, après.
Oui, la distance avec ma famille a pesé. Oui, il y a eu des nuits où j'aurais préféré être ailleurs. Oui, le poids des sacrifices parentaux a été présent à chaque étape. Mais ces années m'ont appris quelque chose que je n'aurais pas appris autrement : que l'on peut appartenir à deux mondes, vivre dans leur tension, et en faire non pas une fragilité mais une ressource.
La valeur de cette expérience ne se mesure ni aux diplômes obtenus ni aux difficultés surmontées. Elle se mesure à ce qu'elle a transformé en moi : une façon différente de regarder ce que je connais, et une façon plus honnête de regarder ce que je ne connais pas encore.
RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES
Kane, Cheikh Hamidou. L'Aventure ambiguë. Paris : Julliard, 1961. Réédition : Paris : 10/18, 2013.
Dieng, Amady Aly. Mémoires d'un étudiant africain. Volume I : De l'école régionale de Diourbel à l'Université de Paris (1945–1960). Dakar : CODESRIA, 1990.
Silverstein, Paul A. Algeria in France: Transpolitics, Race, and Nation. Bloomington : Indiana University Press, 2004.
Campus France. Chiffres clés de la mobilité étudiante 2024. Paris : Campus France, 2024. Disponible sur : https://chiffrescles2024.campusfrance.org
UNESCO Institute for Statistics. Global Flow of Tertiary-Level Students. Montréal : UNESCO-UIS, 2023. Disponible sur : http://uis.unesco.org/en/uis-student-flow
