Campus de l'Université Joseph Ki-Zerbo, Ouagadougou, 8h15 du matin
Abdoul Rachid Ouedraogo court. Ses sandales claquent sur le bitume brûlant du campus. Son sac à dos tape contre son dos, ses cahiers menacent de s'échapper. Il sait qu'il est encore en retard. Le cours de droit constitutionnel du professeur Traoré a commencé il y a quinze minutes. Encore une remarque qui viendra s'ajouter à la longue liste.
Il pousse la lourde porte de l'amphithéâtre 2. Tous les regards se tournent vers lui. Le professeur Traoré, stylo en l'air devant le tableau, s'interrompt. Lève les yeux au ciel. Soupire bruyamment.
« Monsieur Ouedraogo, toujours en retard. Vous êtes là pour étudier ou pour dormir ? »
Quelques rires fusent dans l'amphithéâtre. Abdoul baisse la tête, marmonne des excuses, cherche une place au fond. Ses joues brûlent de honte. Il s'assoit maladroitement, sort ses affaires. Autour de lui, les murmures continuent : « Il fait quoi le soir, lui ? », « Toujours en retard, ce gars-là », « Même pas capable d'être à l'heure... »
Personne ne sait qu'Abdoul est debout depuis 4h30 du matin.
Marché central, 5h du matin
À cette heure-là, quand ses camarades de promotion dorment encore dans leurs chambres ou terminent leurs rêves, Abdoul est déjà au marché central de Ouagadougou. L'air est encore frais. Les premières vendeuses installent leurs étals. Les camions déchargent les marchandises. C'est le moment où tout se joue.
Abdoul rejoint Mamadou, le grossiste en sachets d'eau glacée. « Cinquante sachets aujourd'hui, petit ? », demande le vieil homme. Abdoul calcule mentalement. Cinquante sachets à acheter à 15 francs, à revendre à 25. S'il vend tout, ça fait 500 francs de bénéfice. Pas assez. « Cent sachets, tonton. Et deux paquets de cacahuètes grillées. »
Il charge sa glacière sur sa tête. Commence sa tournée. « Eau glacée ! Eau bien fraîche ! » Son cri se mêle à ceux de centaines d'autres vendeurs ambulants. Il connaît les bons endroits : l'arrêt de bus de Gounghin, le rond-point de la Nation, la gare routière. Les gens qui partent travailler tôt, c'est sa clientèle. À 7h30, il doit avoir tout vendu.
Aujourd'hui, un client marchande longtemps. Abdoul perd cinq minutes précieuses. À 7h45, il lui reste encore quinze sachets. Il n'aura pas le temps de tout vendre et d'arriver à l'heure en cours. Il choisit : finir sa vente. Ces 375 francs, il en a besoin. Son loyer est en retard de deux semaines. Son propriétaire a menacé de le mettre dehors.
Amphithéâtre 2, 10h30
Le professeur Traoré explique le principe de séparation des pouvoirs. Abdoul essaie de suivre, de prendre des notes. Mais ses paupières sont lourdes. Si lourdes. Les lettres dansent sur le tableau. La voix du professeur devient lointaine, comme un bourdonnement.
Sa tête tombe. Il sursaute, se redresse. Recommence à écrire. Mais cinq minutes plus tard, ses yeux se ferment à nouveau. Cette fois, il ne les rouvre pas. Le sommeil est plus fort que lui.
« MONSIEUR OUEDRAOGO ! »
Il se réveille en sursaut. Tout l'amphithéâtre le regarde. Le professeur Traoré est devant lui, furieux.
« C'est inacceptable ! Vous arrivez en retard et en plus vous dormez en classe ? Vous vous croyez où ? Sortez de mon cours ! »
Abdoul ramasse ses affaires, les mains tremblantes. Il sort sous les regards moqueurs de ses camarades. Dans le couloir, il s'adosse au mur. Ferme les yeux. Pas de colère. Juste de la fatigue. Une fatigue écrasante.
Pause de 11h, sous le manguier du campus
Son ami Boubacar le rejoint. « Eh, Abdoul, ça va ? Le prof était dur... »
Abdoul sourit faiblement. « Je ne dors que quatre heures par nuit », confie-t-il. « Je me couche à minuit après avoir révisé un peu, et je me lève à 4h30 pour aller vendre au marché. Mais mes professeurs pensent que je suis paresseux parce que je somnole en classe. »
Il sort son téléphone. Montre ses comptes : loyer 30 000 francs, nourriture 15 000, transport 5 000, photocopies et fournitures 5 000. Total : 55 000 francs par mois. Sa bourse, quand elle arrive : 25 000 francs. Le déficit : 30 000 francs. À combler en vendant de l'eau glacée, des cacahuètes, en faisant des petits boulots le week-end.
« Tu ne peux pas demander de l'aide ? », suggère Boubacar.
Abdoul secoue la tête. « À qui ? Mon père est cultivateur au village. Il peut à peine nourrir mes petits frères et sœurs. Ma mère vend du soumbala au marché. J'ai de la chance d'avoir pu venir à l'université. Je ne peux pas leur demander plus. »
Il regarde l'heure. Le prochain cours commence dans dix minutes. Droit pénal. Il doit y aller, même s'il risque encore de s'endormir, même s'il n'a pas terminé le devoir à rendre, même si le professeur le considère comme un cas désespéré.
« Tu sais ce qui est le plus dur ? », demande Abdoul à son ami. « Ce n'est pas la fatigue. Ce n'est pas la faim. C'est le regard des gens. Professeurs, camarades, tout le monde pense que je ne veux pas réussir, que je ne fais pas d'efforts. Mais personne ne me demande : 'Abdoul, pourquoi tu es en retard ? Abdoul, pourquoi tu dors en classe ?' Personne ne veut savoir. C'est plus facile de me traiter de fainéant. »
Il se lève, époussette son pantalon usé. « Allez, on y va. Après les cours, je retourne au marché. Il faut que je vende pour manger ce soir. »
Boubacar le regarde s'éloigner, ce camarade que tout le monde juge sans le connaître. Cet "étudiant paresseux" qui travaille dix-huit heures par jour. Ce "fainéant" dont le seul crime est d'être pauvre dans un système qui confond précarité et manque de volonté.
Abdoul disparaît dans l'amphithéâtre. Demain matin, à 4h30, tout recommencera.

