Je suis Naath. Et non, je ne viens pas d'Éthiopie.
Vous avez sans doute vu les vidéos ces derniers jours de jeunes hommes ou femmes qui sautent, qui dansent, qui lèvent les bras vers le ciel avec une précision et une grâce qui ont fait stopper le scroll de millions de personnes sur la planète. Dans les commentaires, on peut lire ceci : « C'est quoi ce pays ? », « Ce sont des Éthiopiens ? », « Des Kenyans ? », « Quelle tribu africaine ? ». Et quelque part dans ce déluge de questions, un commentaire rare, précieux, souvent écrit par quelqu'un de la diaspora : « Ce sont des Nuer. Du Soudan du Sud. »
Permettez-moi de me présenter. Je suis Naath c'est ainsi que nous nous appelons nous-mêmes. Le monde nous connaît sous le nom de Nuer. Nous sommes près de trois millions, dispersés entre le Soudan du Sud, l'ouest de l'Éthiopie et, depuis quelques décennies, les banlieues de Melbourne, Minneapolis, Toronto et Rennes. Nous sommes l'un des plus grands peuples d'Afrique de l'Est. Et pourtant, chaque fois que je dis d'où je viens, je dois répondre à la même question : « C'est en Afrique du Sud ça, non ? »
Non. Ce n'est pas en Afrique du Sud.
Nous vivons avec les vaches. Et c'est une philosophie, pas une métaphore.
Laissez-moi vous dire quelque chose que Google ne vous dira pas correctement : chez les Naath, le bœuf n'est pas un animal. C'est un membre de la famille. Il a un nom. Il a une personnalité. Il a une place dans les chants. Un jeune homme Naath reçoit un bœuf lors de son initiation et à partir de ce moment, il porte souvent le nom de cet animal comme titre de fierté. Mon grand-père s'appelait Gatkuoth, mais dans les camps de bétail, tout le monde l'appelait par le nom de son bœuf préféré, un animal aux cornes sculptées vers le ciel comme une couronne.
Cette relation avec le bétail a façonné tout notre monde : nos migrations, notre calendrier, notre sens de la richesse, notre poésie. En saison sèche, nous descendons vers les rives du Nil. En saison des pluies, quand le fleuve déborde et transforme nos terres en mer intérieure, nous remontons vers les villages permanents sur les hauteurs. Cette vie semi-nomade, que certains observateurs extérieurs ont longtemps regardée avec condescendance "ils n'ont pas de maisons fixes" est en réalité une intelligence écologique héritée de millénaires d'observation du territoire.
Et oui, je sais ce que vous pensez. "Mais ils ont des vaches, donc ils sont riches ?" Techniquement oui. Mais non, vous ne pouvez pas acheter une maison en Europe avec un bœuf. J'ai vérifié.
La danse que vous avez vue. Voilà ce qu'elle dit vraiment.
Des vidéos de différentes variantes de danse selon les sous-groupes circulent sur les réseaux. Ce que vous voyez n'est pas du spectacle. C'est de la liturgie sociale. Les sauts ces bonds impossibles, les corps qui semblent défier la gravité ne sont pas de la performance. Ils sont une conversation entre un individu et sa communauté. Plus tu sautes haut, plus tu exprimes la vigueur, la santé, la joie d'être en vie. Les bras levés imitent les cornes du bœuf. Le chant qui accompagne est souvent une louange à l'animal, à l'ancêtre, à la saison.
Les femmes dansent avec une retenue précise, une ondulation du corps, une coordination de groupe qui demande des années de pratique. Les hommes explosent verticalement. Ensemble, ils forment un dialogue entre la terre et le ciel, entre la communauté et l'individu, entre le passé et le présent.
Ces danses ont lieu lors des mariages qui peuvent durer plusieurs jours et mobiliser des centaines de personnes. Lors des cérémonies d'initiation, quand les garçons deviennent des hommes à travers des rites dont je ne décrirai pas les détails ici parce que certaines choses restent entre nous. Lors des rassemblements de paix entre clans. Lors des victoires sportives, aujourd'hui. La danse Naath n'est pas un souvenir du passé. Elle est un langage vivant, exporté dans les salles communautaires d'Australie et du Canada par des jeunes de la diaspora qui n'ont jamais mis le pied dans un camp de bétail mais qui ont appris les pas de leurs mères et grands-mères.
La musique qui porte nos morts et nos vivants
Notre musique repose sur la répétition et les refrains collectifs puissants une architecture sonore qui dit que personne ne chante seul, que la voix individuelle n'existe que dans le groupe. Les instruments traditionnels incluent la harpe, les cornes, et des clochettes aux chevilles dont le tintement marque le rythme des corps en mouvement. Les tambours daluka et nuggar scandent les rituels de guérison, les cérémonies funèbres, les événements de clan.
Ce qu'il faut comprendre, c'est que chez nous, la musique n'est pas du divertissement au sens occidental du terme. Elle est mémoire. Elle est archive orale. Les chants racontent les migrations, les conflits, les noms des ancêtres, les histoires de bétail volé et récupéré des choses qui auraient disparu si elles n'avaient pas été mises en musique. Dans une culture où l'écriture n'était pas le premier vecteur de transmission, le chant était la bibliothèque.
Ce qu'on dit sur nous, et ce qui est vrai
Il me faut maintenant aborder les clichés. Parce qu'ils existent, et parce que l'humour est parfois la seule façon de survivre à l'ignorance des autres.
On dit que les Nuer sont grands. C'est vrai. Je mesure 1,93 m et je suis considéré de taille moyenne dans ma famille. Mon oncle, lui, est qualifié de "petit" à 1,88 m. Je ne sais pas comment c'est arrivé. Je suppose que les millénaires passés à courir après des vaches dans la savane ont leurs effets.
On dit que nous sommes fiers. Aussi vrai. Le sociologue Evans-Pritchard, qui a vécu chez nous dans les années 1930 et a écrit le texte de référence sur notre société, notait avec une fascination mêlée de légère irritation que les Nuer ne reconnaissaient aucune autorité supérieure à la leur propre. Chaque homme se considérait l'égal de tout autre. Evans-Pritchard a appelé ça de "l'anarchie ordonnée". Nous, on appelle ça de la dignité.
On dit que nous confondons constamment avec les Dinka notre grand peuple voisin avec lequel nous partageons l'amour des vaches, des grands espaces et d'une longue histoire de disputes. La vérité : nous ne nous confondons pas du tout. Nous savons exactement qui nous sommes. C'est le reste du monde qui a du mal. Je ne vais pas vous expliquer toutes les différences ici ce serait comme demander à un Français d'expliquer en quoi il ne ressemble pas à un Belge. La réponse est longue, passionnée, et nécessite généralement un repas.
Le Soudan du Sud que vous ne connaissez pas
Mon pays a eu l'indépendance en 2011 le plus jeune État du monde à l'époque. Avant ça, des décennies de guerre qui ont effacé nos visages des écrans mondiaux derrière les images de conflits. Depuis 2011, d'autres conflits. D'autres images de crises. Et toujours cette réduction : le Soudan du Sud, c'est la guerre. Ce n'est que la guerre.
Mais les vidéos virales de ces dernières semaines disent autre chose. Elles montrent des jeunes en tenues traditionnelles, dans des espaces propres et lumineux, qui dansent avec une précision et une fierté qui ne ressemblent pas à la survie. Elles ressemblent à la joie. À la mémoire. À la continuité.
Ce que je veux que vous reteniez : la culture Naath ne date pas d'hier et ne finira pas demain. Elle a traversé la colonisation britannique, qui a redessiné nos frontières sans nous demander notre avis. Elle a traversé des guerres civiles. Elle a traversé la diaspora cette déchirure géographique qui emporte les corps loin des terres mais pas les chants.
Elle est dans les salles de Melbourne où des adolescents sud-soudanais apprennent les pas de leurs grands-mères. Elle est dans les mariages de Minneapolis où le börchär fait trembler les parquets. Elle est dans ces vidéos que vous avez regardées en boucle ce matin.
Et maintenant, vous savez d'où elle vient.
Nous sommes Naath. Nous vivons le long du Nil depuis plus de cinq mille ans. Et non, nous ne venons pas d'Éthiopie.

