Construire ensemble : la contribution des anciens au développement africain

Mon grand-père a 82 ans. Il n'a jamais mis les pieds dans une école, et pourtant il connaît le nom de 347 plantes médicinales capables de soigner un village entier.

De nos jours, les personnes sans diplôme sont souvent perçues comme ignorantes. Mais dans la société africaine, la réalité est plus complexe. On peut ne pas savoir lire ni écrire, et porter en soi une bibliothèque entière de connaissances utiles au quotidien. Ces savoirs transmis par les anciens concernent des millions de familles africaines. Comme le rappelle Amadou Hampâté Bâ : « L'école donne des diplômes, mais c'est dans la vie qu'on se forme. » L'apprentissage ne se limite pas aux murs de la classe.

Cet article explore comment les « savoirs vécus » ceux qu'on acquiert par l'expérience, la mémoire et la parole construisent nos sociétés autant, voire davantage, que les savoirs enseignés à l'école. Ces connaissances méritent d'être respectées et reconnues, car elles font partie de notre identité, de notre histoire et de notre avenir.

L'Afrique, continent de la transmission orale

L'Afrique est l'un des continents où la tradition orale joue un rôle central. Avant que l'écriture ne s'installe largement, les peuples transmettaient tout par la parole : les histoires, les lois, les remèdes, les techniques agricoles, les récits de famille, les contes éducatifs. Pendant des siècles, cette forme de transmission a permis à des communautés entières de survivre, de se développer et de bâtir des systèmes politiques, sociaux et culturels solides. Comme le souligne un rapport de l'UNESCO (2021), ces savoirs ont été essentiels à l'organisation de nombreuses sociétés africaines.

Des savoirs invisibles mais indispensables

Quand on y regarde de près, les connaissances transmises oralement sont d'une grande variété. Les anciens maîtrisent les plantes médicinales remèdes contre le paludisme, la toux, les infections, les douleurs que l'Organisation Mondiale de la Santé reconnaît officiellement comme partie intégrante des systèmes de santé africains. Ils savent quand planter et quand récolter, comment lire les signes du ciel et protéger la fertilité d'une terre. Ils conservent la mémoire des familles et des lignages, permettant de prévenir les conflits et de nouer des alliances. Enfin, dans de nombreux villages, ce sont eux qui résolvent les disputes, conseillent les familles et maintiennent la cohésion sociale.

Ces connaissances n'existent souvent dans aucun livre. Elles sont pourtant précieuses.

Les anciens comme bibliothèques vivantes

Écouter certains anciens parler, c'est lire un livre vivant. Ils connaissent les saisons, les proverbes, les techniques artisanales, les chants, les lieux sacrés, les récits de résistance contre la colonisation. Leur mémoire est un patrimoine. Pourtant, parce qu'ils ne savent pas lire, leur savoir est trop souvent considéré comme secondaire.

Le poids de l'héritage colonial

Pendant la colonisation, l'école occidentale a été imposée comme la seule forme « légitime » de savoir. Les traditions africaines étaient qualifiées de « primitives ». Cette vision a laissé des traces profondes : aujourd'hui encore, une personne sans diplôme est souvent perçue comme « inférieure », même lorsqu'elle détient des connaissances d'une utilité concrète irremplaçable.

L'école africaine enseigne principalement des matières héritées de modèles européens histoire, littérature, sciences occidentales et très peu les plantes de nos régions, les langues africaines, les pratiques agricoles locales ou les systèmes traditionnels de résolution des conflits. Cette déconnexion explique que beaucoup d'élèves peinent à utiliser ce qu'ils apprennent pour améliorer leur quotidien.

Modernité et tradition : un dialogue possible

L'Afrique a beaucoup à apprendre de ses traditions, mais aussi à enseigner au monde. Les savoirs locaux sont souvent vus comme « dépassés » ou « non scientifiques », et beaucoup de jeunes préfèrent ce qui vient de l'extérieur, mieux valorisé socialement. Pourtant, de nombreuses études universitaires africaines montrent que ces savoirs peuvent contribuer à résoudre des défis contemporains majeurs : changement climatique, sécurité alimentaire, tensions communautaires.

La FAO étudie les méthodes agricoles traditionnelles, car elles s'avèrent souvent plus durables que les approches modernes. Les plantes médicinales locales sont progressivement intégrées dans les centres de santé communautaires. Les anciens participent aux comités de médiation aux côtés des autorités officielles. Ces collaborations montrent que modernité et tradition peuvent avancer ensemble.

Valoriser les savoirs populaires : conditions nécessaires

Pour que ces savoirs soient réellement reconnus, plusieurs conditions doivent être réunies : que les gouvernements créent des archives orales nationales, que les universités intègrent des modules sur les savoirs locaux dans leurs cursus, que les médias donnent la parole aux anciens, et que les jeunes soient encouragés à apprendre auprès des membres expérimentés de leurs communautés.

Le rôle des jeunes : la technologie au service de la mémoire

« Faire se rencontrer les générations est un formidable défi. Les préjugés tombent, les regards changent. Favoriser ces rencontres doit rester une priorité pour redonner à notre société des valeurs de partage et de fraternité. » Armelle de Guilbert

Les anciens ont l'expérience ; les jeunes ont la technologie et les diplômes. Si les deux se complètent, l'Afrique peut construire un modèle de développement unique. Enregistrer une histoire, filmer une méthode agricole, archiver un remède traditionnel, créer une page TikTok ou un podcast sur les savoirs locaux : la technologie devient un outil pour sauvegarder la mémoire.

Réapprendre à écouter les voix silencieuses

Beaucoup d'anciens craignent que leur savoir disparaisse avec eux. Ils disent souvent : « Les jeunes ne nous écoutent plus. » Pourtant, si nous prenons le temps, nous pouvons apprendre des choses précieuses.

Le cas de mon grand-père n'est pas unique. C'est l'histoire de millions d'Africains qui, sans avoir fréquenté l'école, ont nourri leurs familles, soigné leurs voisins, observé la nature et transmis des valeurs. Il est temps de reconnaître leur contribution. Être éduqué, ce n'est pas seulement avoir des diplômes. C'est comprendre son environnement, connaître sa culture, savoir résoudre des problèmes. Et parfois, c'est ce que nos anciens nous apprennent le mieux.

Pour construire demain, l'Afrique a besoin de tous ses savoirs : ceux des universités, mais aussi ceux des villages, des familles, des mémoires vivantes. Un continent solide est un continent qui écoute toutes ses voix même celles qui ne savent pas lire.

Sources

UNESCO. (2021). The Role of Indigenous Knowledge in Africa. Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture. https://www.unesco.org

FAO. (2020). Agroecology and Local Knowledge: Case Studies from Africa. Organisation des Nations Unies pour l'alimentation et l'agriculture. https://www.fao.org

OMS Organisation Mondiale de la Santé. (2023). Traditional Medicine in the African Region: WHO Dossier. Bureau régional Afrique. https://www.afro.who.int

African Arguments. (s.d.). Why African Indigenous Knowledge Still Matters. https://africanarguments.org

Journal of African Cultural Studies. (diverses années). Études sur la transmission orale et les savoirs traditionnels. Taylor & Francis.

Transparency International. (2024). Community Mediation and Traditional Conflict Resolution in Africa. https://www.transparency.org

IFRA Nairobi Institut Français de Recherche en Afrique. (s.d.). Articles sur les savoirs locaux et la mémoire collective. https://www.ifra-nairobi.net

Hampâté Bâ, A. (1972). La tradition vivante, in Histoire générale de l'Afrique, vol. I. UNESCO, Paris. 

 

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