Décoloniser les savoirs : L'Afrique à la reconquête de son récit

Alors que la production et la diffusion des savoirs en ligne continuent de s'intensifier dans le monde entier selon une logique occidentalo-centrée, le continent africain se bat pour produire des contenus de qualité afin de renforcer son potentiel scientifique et intellectuel, tant au niveau national qu'international. Malgré ses efforts, la recherche africaine reste sous-représentée en raison de difficultés liées aux infrastructures, au financement et à l'accès à Internet. Face à cette situation, les acteurs africains impliqués dans la production et la diffusion des savoirs multiplient les initiatives pour rendre leurs travaux davantage visibles et reconnus.

Une production scientifique africaine invisibilisée

Les études montrent que les grandes plateformes de diffusion des savoirs Google, Wikipedia, bases de données scientifiques sont contrôlées par les pays occidentaux. De plus, les publications scientifiques les plus reconnues sur l'Afrique sont souvent écrites par des non-Africains, parfois même dans des langues étrangères au continent, principalement l'anglais.

Selon l'indice DESI (Indice relatif à l'économie et à la société numériques) de la Commission européenne, les pays européens dominent largement la production et la diffusion des contenus numériques. En 2021, le Danemark occupait la première place du classement des 27 pays européens, suivi de la Finlande, de la Suède et des Pays-Bas, tandis que la France se classait quinzième.

Les chiffres de l'UNESCO sont encore plus éloquents : seulement 1 % de la recherche scientifique mondiale est produite en Afrique. L'Afrique subsaharienne ne compte que 90 chercheurs par million d'habitants, contre une moyenne mondiale de 1 420 chercheurs par million d'habitants, qui monte à 4 746 en Amérique du Nord et en Europe occidentale.

Dans son article intitulé « Le Web et la production scientifique africaine : Visibilité réelle ou inhibée ? », Thomas Hervé Mboa Nkoundou démontre que la production scientifique africaine semble très faible et presque invisible dans le Web of Science une grande base de données scientifique internationale qui recense des milliers de revues et d'articles académiques provenant du monde entier et fonctionne principalement par abonnement universitaire. En 2015, la production africaine représentait moins de 1 % des publications indexées.

Pourtant, selon l'auteur, cette faible visibilité ne signifie pas que l'Afrique produit peu de savoirs de qualité. Il existe plutôt un système international dominé par les pays du Nord, la langue anglaise et des critères de sélection stricts qui défavorisent structurellement les revues africaines.

La domination de l'anglais, un défi majeur

La prédominance de la langue anglaise dans la production des savoirs en ligne constitue l'un des facteurs qui freinent les chercheurs et étudiants africains, notamment dans les pays francophones.

« Il faut vivre avec son siècle. C'est la même chose pour toutes les nations du monde. Si l'on ne publie pas en anglais, on se coupe de la plus grande partie de son lectorat potentiel. On obtient de moins bonnes mesures de performance, ce qui peut avoir une influence négative sur la carrière d'un chercheur », affirme M. Imbeau, cité par Jean-François Venne dans son ouvrage Le dilemme des chercheurs francophones : Publier en anglais ou périr (2017).

Le mode de gestion des systèmes éducatifs reste inchangé : dans de nombreux pays africains, le français demeure la langue d'enseignement qui détermine l'accès aux savoirs. Ce monolinguisme freine la capacité des chercheurs à accéder aux publications scientifiques internationales, majoritairement publiées en anglais, et limite leur visibilité à l'échelle mondiale.

Comment rendre les travaux scientifiques africains visibles à l'international ?

Pour Thomas Hervé Mboa Nkoundou, la solution au problème de l'invisibilité doit venir des chercheurs africains eux-mêmes, en faisant un meilleur usage du numérique et d'Internet. Cependant, cette démarche se heurte à deux inhibiteurs principaux.

Le premier est l'absence de politique nationale de facilitation et de diffusion des savoirs. Le libre accès n'est pas exploité à sa juste valeur dans les pays africains pour encourager la création de dépôts institutionnels dans les universités et bénéficier ainsi de la visibilité offerte par les plateformes numériques. Quant aux revues ouvertes en ligne, elles ne bénéficient pas du soutien des décideurs politiques.

Le deuxième inhibiteur est le manque de littérature numérique de la part des chercheurs africains, un aspect qui devrait pourtant être couvert lors de leur formation. « L'invisibilité de la production scientifique africaine sur le Web décrit mal l'état de la contribution actuelle des Africains au grenier mondial des savoirs. Nous devons surmonter cette injustice en réduisant localement l'influence de certains paramètres que j'ai appelés ici des inhibiteurs. Car c'est à nous, en tant que décideurs d'une part et chercheurs d'autre part, que revient d'accomplir cette mission pour laquelle nous avons toutes les armes », conclut Mboa Nkoundou.

Décoloniser l'algorithme : rendre visibles les voix africaines

La décolonisation des savoirs a occupé une place centrale lors de la dernière assemblée générale du CODESRIA (Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique). Cette réflexion prend appui sur le constat d'une domination scientifique dans la manière d'appréhender tous les champs de la connaissance. Plutôt que d'être producteurs de connaissances, les chercheurs africains seraient davantage consommateurs des thèses et schémas conceptuels du Nord, ce qui revient à négliger les productions intellectuelles du Sud.

Linda Tuhiwai Smith écrit : « L'impérialisme et le colonialisme ont apporté un désordre complet aux peuples colonisés, les déconnectant de leurs histoires, de leurs paysages, de leurs langues, de leurs relations sociales et de leurs propres façons de penser, de ressentir et d'interagir avec le monde. » Elle défend l'idée que les populations doivent se réapproprier leur développement tant culturellement qu'intellectuellement.

L'UNESCO, dans son rapport Transformer les savoirs pour l'avenir de l'Afrique, exprime cette ambition : « Nous aspirons à ce que d'ici 2063, l'Afrique soit un continent de prospérité partagée, qui dispose des moyens et des ressources nécessaires pour piloter son propre développement grâce à une gestion durable et à long terme de ses ressources et où les citoyens sont bien formés et suffisamment qualifiés, ayant pour support la science, la technologie et l'innovation pour une société du savoir. »

Conclusion

La reconquête du récit africain dans le champ des savoirs ne se fera pas sans une mobilisation collective des chercheurs, des institutions et des décideurs politiques. Il s'agit non seulement de produire davantage, mais aussi de rendre visible ce qui existe déjà, en investissant dans les infrastructures numériques, en formant les chercheurs aux outils de diffusion et en soutenant les revues africaines. Décoloniser les savoirs, c'est refuser l'invisibilisation et revendiquer le droit de participer pleinement à la construction du savoir mondial.

BIBLIOGRAPHIE

Commission européenne. (2021). Indice relatif à l'économie et à la société numériques (DESI). Bruxelles : Commission européenne.

CODESRIA. (s.d.). Décoloniser les savoirs : Réflexions de l'Assemblée générale du CODESRIA. Consulté à l'adresse : https://doi.org/10.4000/rac.6102

Mboa Nkoundou, T. H. (2015). « Le Web et la production scientifique africaine : Visibilité réelle ou inhibée ? ». Revue africaine de communication.

Smith, L. T. (2012). Decolonizing Methodologies: Research and Indigenous Peoples (2e éd.). Londres : Zed Books.

UNESCO. (s.d.). Statistiques mondiales sur la recherche scientifique. Paris : UNESCO.

UNESCO. (s.d.). Transformer les savoirs pour l'avenir de l'Afrique. Paris : UNESCO.

Venne, J.-F. (2017, 29 novembre). « Le dilemme des chercheurs francophones : Publier en anglais ou périr ». Affaires Universitaires.

Submit Your Comment