De Dakar à Montréal : les 9 étudiants africains en mobilité que tu as forcément croisés

Entre ambition académique, débrouillardise économique et nostalgie du pays, les étudiants africains en mobilité dessinent une mosaïque de trajectoires qui ferait l'objet d'une excellente série Netflix. Portrait de neuf personnages que chaque campus international connaît par cœur.

 

Mise en contexte parce qu'il faut quand même être sérieux deux minutes

La mobilité étudiante africaine ne cesse de croître. Selon l'UNESCO, elle constitue aujourd'hui l'une des dynamiques les plus remarquables de l'internationalisation de l'enseignement supérieur avec une progression constante depuis deux décennies portée principalement par les pays subsahariens et du Maghreb.

Sur les campus de Paris, Montréal, Bruxelles ou Dakar, ces étudiants venus d'ailleurs apportent avec eux leurs ambitions, leurs stratégies, leurs recettes de cuisine et parfois leurs doudounes achetées en urgence à l'aéroport. Ils forment une communauté diverse, inventive, souvent drôle, toujours déterminée.

Ce qui suit est un hommage humoristique aux étudiants qu'on croise sur les campus.

1. Le Maître des Visas : Celui qui connaît le droit administratif mieux que les fonctionnaires de la préfecture.

Ce personnage est une légende vivante sur son campus. Il a son numéro de récépissé de titre de séjour tatoué dans la mémoire, connaît la différence entre un visa D et un visa C mieux que l'ambassade concernée, et peut expliquer la procédure Campus France à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit réveil à 3h du matin inclus, il répondra quand même.

Son WhatsApp ressemble à un standard téléphonique de préfecture. "T'as vu, ils ont changé les pièces pour le renouvellement ?" Non, il n'a pas vu il le savait depuis trois semaines.

On le taquine, mais quand le sous-préfet dit quelque chose d'incompréhensible sur ton dossier, c'est lui que tu appelles. Et là, tu lui es reconnaissant pour l'éternité.

Comme le note le sociologue Jean-Baptiste Meyer, les étudiants africains en mobilité développent des compétences transnationales spécifiques qui vont bien au-delà de leur discipline académique. La maîtrise du droit administratif du pays d'accueil en fait clairement partie.

2. Le Bureau de Change : L'entrepreneur qui a compris que les études, c'est aussi un marché

Il est arrivé avec une valise. La valise avait une valise cachée dedans. Cette valise cachée contenait : du thiéboudiène en sachet sous vide, du beurre de karité pur, six rouleaux de tissu wax, des colliers en perles et une quantité de piments secs suffisante pour nourrir un immeuble entier pendant six mois.

Officiellement, il fait un master en économie internationale. Dans la pratique, il fait l'économie internationale. Son compte Instagram a plus d'abonnés que la page officielle de son université. Sa bio : "Proudly African. Livraison partout en France. DM pour commandes."

Il ne se plaint jamais des prix élevés parce qu'il a compris quelque chose que les autres mettent du temps à comprendre : la nostalgie des autres, ça se monétise. Et selon Campus France, une part importante des étudiants internationaux exerce effectivement une activité rémunérée pour financer ses études. Lui, il a juste transformé cette nécessité en vocation.

3. Le Robot : L'intello qui fait peur, même aux professeurs

Il existe dans chaque promotion un étudiant dont les résultats provoquent une forme de malaise collectif. Ce n'est pas qu'on lui en veuille c'est qu'on ne comprend pas comment c'est physiquement possible.

Le Robot dort quatre heures par nuit. Il a lu la bibliographie recommandée et la bibliographie optionnelle et trois articles que le professeur n'avait pas mentionnés mais qui complètent utilement le propos. Il pose des questions en cours qui font rougir l'enseignant. Pas par méchanceté par curiosité sincère.

Quand on lui demande pourquoi il travaille autant, il répond quelque chose de simple : "J'ai quitté ma famille pour venir ici. Je n'ai pas le droit de revenir les mains vides." Il n'y a rien à ajouter.

4. Le Touriste de la Neige : Celui qui n'avait pas vu les photos de météo avant de réserver

Il vient d'Abidjan ou de Douala. Il arrive à Montréal en septembre, par une belle journée de 18 degrés. "C'est magnifique", dit-il. Il prend une photo. Il la poste. Trente-deux likes.

En novembre, la neige arrive. Il prend une photo. Il la poste. "C'est trop beau, regardez !" Quarante-sept likes.

En janvier, quand le thermomètre descend à moins vingt-deux avec le vent, il ne poste plus de photos. Il envoie des messages vocaux à sa mère. Dans ces messages vocaux, on entend distinctement des dents qui claquent. Il porte trois écharpes, un bonnet, et des gants de ski pour aller en cours. Il a découvert ce que les habitants de Montréal savent depuis leur naissance : le froid canadien n'est pas une météo, c'est une expérience spirituelle.

La sociologue Sylvie Bredeloup a étudié la forte capacité d'adaptation des étudiants africains en mobilité. Le Touriste de la Neige confirme cette théorie. Il s'adapte. Ça lui prend juste deux hivers.

5. Le Défenseur de la Nation : Celui qui va rentrer changer les choses dès qu'il aura fini sa thèse

Il est en master 2 de science politique ou en doctorat de droit public. Il suit l'actualité de son pays avec une intensité qui ferait pâlir les journalistes spécialisés. Quand il y a des élections, il ne dort pas. Quand il y a un coup d'État, il organise une réunion d'urgence dans le salon de sa colocation souvent à minuit.

Ses discussions durent jusqu'à trois heures du matin et portent sur la gouvernance, la dette extérieure, la corruption et les raisons pour lesquelles les choses ne marchent pas comme elles devraient. Il a des opinions sur tout et il les défend avec une conviction admirable.

Dans dix ans, il sera peut-être ministre. Ou chercheur à l'université. Ou les deux. Ce qui est certain, c'est qu'il ne sera pas indifférent. Et dans un continent qui manque souvent de gens qui refusent d'être indifférents, c'est précieux.

6. Le Chef Cuisinier : Celui dont l'appartement sent tellement bon que tout le couloir de la résidence est en dette envers lui

Sa cuisine est un sanctuaire. Elle est aussi le lieu de pèlerinage de tous les étudiants africains du campus dans un rayon de deux kilomètres.

Il a apporté dans ses bagages une quantité industrielle d'épices. Sa valise a été contrôlée à la douane pendant quarante-cinq minutes non pas parce que les douaniers étaient suspicieux, mais parce qu'ils n'avaient jamais vu autant de grains de poivre de Sélékou dans un seul bagage. Il cuisine le dimanche. Tout le monde le sait. Les invitations ne sont pas nécessaires on vient, on mange, on repart le cœur moins lourd.

Ce qu'il fait, ce n'est pas seulement cuisiner. C'est maintenir en vie quelque chose d'essentiel : la certitude que même à dix mille kilomètres de chez soi, il existe des jours où la nourriture a exactement le même goût que la maison.

7. L'Expert des Aides Sociales Celui qui a lu entièrement les sites internet et qui a tout compris

Dans certains pays européens, les aides sociales pour étudiants existent et sont accessibles. L'Expert des Aides Sociales est celui qui l'a découvert en premier et qui en a fait une spécialité.

Il connaît les acronymes par cœur : APL, ALS, APE, CPF demandez-lui, il expliquera. Il sait que le simulateur en ligne de la CAF sous-estime parfois les droits réels. Il sait qu'il faut s'inscrire dès le premier mois pour ne pas perdre les droits rétroactifs. Il a aidé douze personnes de son cercle social à obtenir des aides auxquelles elles avaient droit et qu'elles ne réclamaient pas.

Certains le voient comme un profiteur du système. Lui, il voit les choses autrement : ces aides existent, elles sont légales, et les obtenir quand on y a droit n'est pas profiter c'est simplement savoir lire les règles du jeu du pays qui vous accueille. L'OCDE confirme que les réseaux associatifs et étudiants jouent un rôle essentiel dans l'intégration des étudiants internationaux. L'Expert des Aides Sociales est ce réseau à lui tout seul.

8. Le Fantôme du Groupe WhatsApp : Celui qui est présent partout et visible nulle part

Son nom est dans tous les groupes WhatsApp. Le groupe de la promo. Le groupe des Africains du campus. Le groupe "Soirée vendredi". Le groupe "Révisions examen". Le groupe "Aide déménagement urgent".

Il ne répond jamais. Jamais. Son statut WhatsApp affiche une photo de Dakar prise en 2019 et il n'a pas été vu en personne depuis la rentrée de septembre. Certains doutent de son existence réelle.

Et puis un jour, à trois heures du matin, la veille d'un examen, son nom apparaît dans le groupe : "Quelqu'un a le poly du cours du 14 octobre ?" Le groupe explose. Trente-deux personnes qui n'avaient pas interagi depuis six semaines répondent simultanément. Le Fantôme collecte ses documents, disparaît à nouveau. On ne le reverra pas avant la prochaine urgence académique.

9. Le Revenant : Celui qui rentre et qui revient transformer les choses

Contrairement à ce que l'on croit parfois, tous les étudiants africains formés à l'étranger ne restent pas à l'étranger. Certains rentrent. Pas par manque d'opportunités ailleurs par choix délibéré, par conviction que quelque chose peut et doit être construit chez eux.

Le Revenant n'est pas naïf. Il sait que ce qu'il a vu ailleurs n'existe pas encore chez lui. Il sait que les choses ne changeront pas en six mois. Mais il est rentré quand même, avec son carnet d'adresses international, ses compétences acquises et cette combinaison rare d'une formation de haut niveau et d'une connaissance intime du terrain.

Ces trajectoires sont, comme le souligne le sociologue Abdoulaye Gueye, extrêmement diversifiées et dépendent autant des contextes économiques d'accueil que de la situation dans les pays d'origine. Ce que Gueye n'écrit pas dans son article, mais que le Revenant sait parfaitement : rentrer, c'est aussi l'acte le plus courageux de toute cette liste.

Pour finir sans fausse modestie

Ces neuf portraits ne sont pas des cases. Aucun étudiant africain en mobilité ne rentre parfaitement dans une seule catégorie la plupart en habitent deux ou trois simultanément, parfois la même semaine. Le Robot peut aussi être le Chef Cuisinier du dimanche. Le Bureau de Change finance peut-être en secret la thèse du Défenseur de la Nation.

Ce que ces portraits disent, c'est une chose simple : cette génération d'étudiants africains navigue entre plusieurs mondes avec une agilité remarquable. Elle apprend, elle s'adapte, elle invente, elle cuisine, elle milite, elle entreprend. Et quand les dents claquent à moins vingt-deux degrés à Montréal, elle prend quand même ses photos.

Parce qu'on ne va pas se plaindre. On est là pour rester.

Références bibliographiques

Bredeloup, Sylvie. Migrations africaines et nouveaux enjeux de la mobilité. Paris : Karthala, 2014.

Campus France. Les étudiants africains en mobilité internationale. Paris : Campus France, 2023.

Gueye, Abdoulaye. Les étudiants africains en France : trajectoires, stratégies et identités. Paris : L'Harmattan, 2018.

Meyer, Jean-Baptiste. "Les diasporas scientifiques et la circulation des compétences." Revue européenne des migrations internationales, vol. 17, no. 1, 2001, pp. 91–107.

OCDE. Regards sur l'éducation : panorama des statistiques de l'OCDE — les étudiants internationaux. Paris : Éditions OCDE, 2022.

UNESCO. Rapport mondial sur l'éducation — Mobilité et internationalisation de l'enseignement supérieur. Paris : UNESCO, 2023.

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