De la Fast Fashion à la Trashion : un scandale écologique africain

Sur le marché de Kantamanto à Accra, l'un des plus grands marchés de vêtements d'occasion d'Afrique de l'Ouest, un négociant nommé Ajaab résume une réalité que les chiffres confirment avec brutalité : "Il y a 17 ans, quand j'ai commencé, c'était bien. Mais maintenant, ce qu'ils apportent à l'intérieur des balles n'est plus vendable." Ce que décrit Ajaab, c'est la transformation silencieuse d'un commerce en circuit de gestion de déchets. Ce que les grandes enseignes occidentales appellent "fast fashion" la mode jetable, bon marché, renouvelée en permanence a une fin de vie. Et cette fin de vie, de plus en plus souvent, se nomme Afrique.

Un continent devenu première destination mondiale des vêtements postconsommation

La fast fashion a radicalement transformé l'industrie du textile en deux décennies. Là où les grandes marques lançaient traditionnellement deux collections par an, elles proposent aujourd'hui des micro-collections renouvelées parfois chaque semaine, à des prix planchers. La conséquence directe est une surproduction massive de vêtements de mauvaise qualité dont la durée de vie est conçue pour être courte et dont la destination finale, après le don ou le recyclage apparent, est rarement transparente.

L'Afrique subsaharienne est devenue la première destination mondiale des vêtements postconsommation, avec des importations totales qui dépassent 1,73 milliard de dollars en 2021, représentant 34 % du total des exportations mondiales. Les principaux importateurs africains sont le Kenya, le Ghana, la Tanzanie, l'Angola et le Nigeria. Depuis 2021, la Chine a dépassé l'Union européenne comme premier exportateur de vêtements de seconde main vers l'Afrique, avec des exportations évaluées à 624 millions de dollars cette année-là.

Ce commerce n'est pas illégitime en lui-même. La filière constitue une source de revenus pour les États à travers les taxes d'importation et les licences commerciales, et contribue à créer des emplois tout au long de la chaîne de valeur transport, tri, nettoyage, remise en état, vente, recyclage dans des économies confrontées à un chômage élevé. Des millions de personnes se vêtissent à des prix accessibles grâce à ce marché, et des milliers de familles en vivent.

Mais le problème n'est pas le marché de l'occasion en tant que tel. C'est ce que ce marché reçoit désormais. 

Quand la fripe devient de la trashion

Avec l'essor de la fast fashion, la qualité des articles de seconde main envoyés en Afrique s'est considérablement détériorée. La part de la fripe invendable, contenue dans les "balles" importées, a fortement augmenté. Ces balles des ballots de vêtements conditionnés et vendus au poids sans possibilité d'inspection préalable contiennent une proportion croissante d'articles inutilisables : déchirés, décolorés, tachés, ou simplement inadaptés au climat africain.

Le problème prend une dimension supplémentaire quand on examine la composition de ces vêtements. Le polyester, un dérivé de produits pétrochimiques, est la fibre la plus courante dans l'industrie textile, représentant 54 % de la production mondiale totale de fibres en 2022. Les déchets plastiques textiles constituaient 11 % du total des déchets plastiques en 2023. Ces matières synthétiques ne se dégradent pas. Elles s'accumulent.

En Afrique, 64 % des déchets plastiques sont mal gérés, contre seulement 5 % en Europe. Les pays africains reçoivent donc des volumes croissants de textiles synthétiques non recyclables dans des environnements qui ne disposent pas des infrastructures nécessaires pour les traiter. Ce qui ne se vend pas brûle dans des décharges à ciel ouvert, pollue les cours d'eau, s'accumule sur les plages.

À Accra, les quartiers proches de Kantamanto voient régulièrement des incendies de déchets textiles. Si de nombreux détaillants tirent des revenus de ce secteur, peu parviennent toutefois à s'extraire d'une économie de survie faite d'informalité et d'insécurité. En outre, le marché de la fripe a entraîné la disparition de nombreux emplois dans les industries textiles locales, qui n'ont pu rivaliser avec les prix des vêtements d'occasion ou des produits neufs fabriqués en Chine.

L'équation est donc complexe : un secteur qui emploie et qui vêtit, mais qui reçoit de plus en plus ce que le reste du monde ne sait plus quoi faire de ses déchets.

Des initiatives qui résistent

Face à cette réalité, des acteurs de terrain ont décidé de ne pas attendre les politiques internationales.

Au Ghana, l'organisation Or Foundation documente depuis des années l'impact des déchets textiles sur Accra et milite pour une réglementation internationale contraignante sur les exportations de vêtements. Elle a notamment contribué à alerter l'opinion internationale sur la situation de Kantamanto et plaide pour que les marques de fast fashion soient tenues financièrement responsables des déchets qu'elles génèrent à l'étranger.

Au Kenya, des entrepreneurs locaux transforment les textiles invendables en matériaux de construction, en isolants ou en accessoires recyclés. Des ateliers de couture communautaires récupèrent les tissus récupérables pour produire des vêtements neufs destinés au marché local, court-circuitant ainsi partiellement le cycle de dépendance aux importations.

En Éthiopie et au Rwanda, des politiques nationales ont tenté de protéger les industries textiles locales en taxant ou en limitant les importations de vêtements d'occasion. Le Rwanda a ainsi introduit des droits de douane dissuasifs sur la fripe importée une décision qui lui a valu des tensions commerciales avec les États-Unis, mais qui a clairement posé la question de la souveraineté sur le plan économique et environnemental.

Sur le plan académique, des chercheurs africains et européens travaillent à documenter ces flux, à évaluer leur impact réel, et à proposer des cadres de régulation. Des travaux récents identifient la surproduction et le modèle économique de la fast fashion comme la source principale des impacts environnementaux et sociaux, et recommandent de responsabiliser les entreprises pour l'ensemble de leur chaîne d'approvisionnement à travers des obligations légales de mesure, de correction et de suivi de leurs impacts.

 

Ce que chacun peut faire concrètement

En attendant des régulations internationales qui tardent, des choix individuels et collectifs peuvent faire une différence.

Pour les consommateurs, réduire ses achats de fast fashion en favorisant la qualité sur la quantité est la démarche la plus directe. Acheter des vêtements produits localement ou régionalement, soutenir les créateurs africains qui développent une mode durable et ancrée dans les savoir-faire du continent, est un acte à la fois économique et politique. Se méfier des "dons" qui consistent à envoyer des vêtements usés et inadaptés vers des collectes est également crucial : mieux vaut donner en connaissance de cause à des organisations qui trient, recyclent ou redistribuent localement.

Pour les associations et les institutions éducatives, intégrer ces questions dans les programmes de formation économie, écologie, droit international permet de former une génération qui comprend les mécanismes derrière les flux de marchandises et qui peut agir sur eux.

Pour les gouvernements africains, le modèle rwandais de taxation des importations textiles mérite d'être étudié et débattu, même si ses coûts diplomatiques sont réels. La question de la souveraineté économique dans le secteur textile est directement liée à celle de la souveraineté environnementale.

 

Conclusion

La "trashion" ce néologisme qui désigne les déchets textiles déguisés en commerce d'occasion n'est pas une fatalité. Elle est le résultat de choix économiques précis, pris dans les sièges sociaux de marques qui ne voient pas les plages ghanéennes ni les décharges de Nairobi. L'Afrique n'a pas à accepter d'être le terminus d'une chaîne de production dont elle ne maîtrise ni le début ni les règles.

Ce qui se passe à Kantamanto, à Gikomba à Nairobi ou dans les marchés d'Abidjan n'est pas une histoire locale. C'est une histoire mondiale, dont l'Afrique supporte une part disproportionnée des coûts. La nommer clairement sans catastrophisme, mais sans complaisance est le premier pas vers quelque chose de mieux.

 

Bibliographie

Leroy, Aurélie. "Les coûts cachés de la mode fossile." Centre Tricontinental (CETRI), 29 novembre 2024. cetri.be/IMG/pdf/les_couts_caches_de_la_mode_.pdf

Lucio, Andreia et Célia Fellay. Comment l'industrie de la fast fashion peut-elle réduire son impact environnemental et social ? Travail de Bachelor, Haute école de gestion de Genève, HES-SO, 2023. folia.unifr.ch/global/documents/328495

Fibre2Fashion. Second-Hand Clothing in Africa: Opportunities and Challenges. Fibre2Fashion, 2022.

OCDE. Global Plastics Outlook: Economic Drivers, Environmental Impacts and Policy Options. Paris : Éditions OCDE, 2022.

Textile Exchange. Preferred Fiber and Materials Market Report. Textile Exchange, 2023.

Racaud, Sylvain. Articles sur la circulation des vêtements d'occasion en Afrique subsaharienne, cités dans Leroy (2024).

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