Face aux limites des systèmes éducatifs formels en Afrique, la société civile développe des formes alternatives d'apprentissage. Dans de nombreux pays africains, des populations entières restent exclues du système scolaire classique. Pour répondre à cette urgence, des initiatives citoyennes inventent d'autres manières d'apprendre : universités populaires, centres d'alphabétisation, écoles numériques. Cet article analyse le rôle de ces acteurs dans la production de savoirs accessibles et émancipateurs.
Les universités populaires en Afrique : Définition et histoire
Selon le site des Universités Populaires du Val de Drôme, les universités populaires sont des associations locales d'éducation pour adultes. Les premières sont apparues en France à la fin du XIXe siècle. Chacune d'elles adhère à un socle de valeurs communes, défend un projet d'éducation populaire et développe son activité en fonction de son ancrage territorial.
Le projet d'éducation populaire peut se résumer en une formule : le partage des savoirs. Celui-ci doit permettre d'enrichir la pensée et les connaissances de chacun pour mieux comprendre le monde, s'ouvrir aux autres dans une vision positive et participer à la construction d'une société plus juste et plus solidaire.
En Afrique, ce modèle s'est adapté aux réalités locales. L'Université Populaire Africaine en Suisse a été fondée en 2008 selon les principes Ubuntu d'excellence et d'innovation. Sa mission est de contribuer activement à la production et à l'échange de connaissances et de savoirs, en mettant en lumière la richesse et la diversité des héritages africains.
Dans son article « Au-delà de l'afro-pessimisme : Un compte rendu de l'histoire des universités africaines » publié le 30 août 2003 sur Pambazuka News, Paul T. Zeleza déconstruit deux idées largement répandues sur l'enseignement supérieur en Afrique : que les universités auraient été introduites uniquement par les Européens, et qu'elles seraient en déclin continu depuis les indépendances.
Selon l'auteur, ces deux affirmations sont fausses et relèvent d'un discours afro-pessimiste qui nie la capacité historique de l'Afrique à produire du savoir par elle-même. Zeleza montre que l'enseignement supérieur africain est antérieur à la colonisation. Après les indépendances, loin d'un effondrement, l'Afrique a connu une prolifération sans précédent d'universités, même si celles-ci font aujourd'hui face à de nombreux défis : financement, qualité, dépendance culturelle.
Panorama d'initiatives dans quatre pays
A. Sénégal : Enda Tiers-Monde, pour un monde meilleur
Enda Tiers-Monde, dont le nom signifie « Environnement, Développement et Action dans le Tiers-Monde », est une organisation non gouvernementale internationale basée au Sénégal. Créée en 1972, Enda s'est consacrée à la promotion du développement durable, de l'autonomisation des communautés et de la justice sociale en Afrique et dans d'autres régions du monde.
L'objectif d'Enda Tiers-Monde est de renforcer les capacités des communautés locales pour qu'elles puissent prendre en charge leur propre développement. L'organisation adopte une approche participative, impliquant activement les membres des communautés dans la définition de leurs besoins, la planification et la mise en œuvre de projets de développement. Enda reconnaît que les solutions les plus efficaces émergent lorsque les communautés sont habilitées à agir.
B. Burkina Faso : Scolariser les filles déscolarisées
Selon le site officiel d'Action Education, au Burkina Faso, de nombreuses filles déscolarisées ou non scolarisées sont contraintes d'effectuer des tâches domestiques ou de travailler. Pour remédier à cette problématique, Action Education, en partenariat avec la Fondation L'Occitane, a mis en place le projet Scolarisation des filles dans la région du Centre-Ouest (SCOLFILLE). Ce dernier met l'accent sur la scolarisation et le maintien des filles dans le système scolaire, via les centres de la Stratégie de Scolarisation Accélérée à Passerelle (SSAP).
À Bozo, localité de la commune rurale de Boura, un centre SSAP est ouvert et accueille en priorité des filles. L'objectif du projet SCOLFILLE consiste en une remise à niveau accélérée et une réintégration dans le système d'éducation classique, dans la langue maternelle des élèves.
C. République démocratique du Congo : La société civile au cœur de la planification éducative
D'après l'UNESCO, un atelier stratégique organisé à Kinshasa du 7 au 11 juillet 2025 par la Coalition Nationale de l'Éducation Pour Tous (CONEPT-RDC), avec l'appui de l'UNESCO, a réuni les Organisations de la Société Civile (OSC). L'objectif principal de cette rencontre était de renforcer la capacité des OSC à contribuer de manière structurée, stratégique et influente à la planification éducative post-2025.
À travers son programme CapED et son rôle de chef de file pour la mise en œuvre de l'Objectif de Développement Durable 4 (ODD 4), l'UNESCO a réaffirmé l'importance du rôle des OSC dans la construction d'un système éducatif inclusif, équitable et résilient. Elle a souligné que la proximité de ces organisations avec les communautés locales, ainsi que leur capacité d'innovation sociale et pédagogique, les rapprochent des dynamiques portées par les universités populaires, où l'éducation est conçue comme un processus collectif, participatif et ancré dans les réalités sociales.
De façon succincte, l'UNESCO montre que la société civile congolaise, dans une logique proche des universités populaires, joue un rôle clé dans la réflexion, l'évaluation et la transformation du système éducatif national.
D. Kenya : L'éducation numérique pour les adultes actifs
Au Kenya, l'Université de Kenyatta a lancé une école virtuelle appelée Digital School of Virtual and Open Learning (DSVOL). Selon le site de l'université, cette école vise les adultes et les personnes incapables de s'engager à assister aux cours en tant qu'étudiants à temps plein ou partiel. L'université estime qu'il existe des milliers d'étudiants potentiels parmi les classes actives.
La vice-chancelière, le professeur Olive Mugenda, a déclaré lors du lancement que l'École numérique d'apprentissage virtuel et ouvert « démontre notre compréhension des avantages uniques de la technologie numérique dans le secteur de l'éducation, et arrive à un moment où le changement est plus rapide que jamais ».
E. Burundi : Former des leaders sociaux à la base
Au Burundi, l'Université Populaire Haguruka (UPH) a été créée non seulement comme lieu de formation académique, mais surtout pour former des leaders sociaux et des cadres de mouvements sociaux capables d'agir à la base de la société : coopératives, mutuelles de santé, structures communautaires. Elle articule formations pratiques et recherche-action participative, et dispose également de publications sur ces recherches.
Pédagogies alternatives : Éducation horizontale et savoirs endogènes
Comment la société civile africaine développe-t-elle des pédagogies alternatives face aux limites du système éducatif formel ? La réponse se trouve en partie dans les travaux du pédagogue brésilien Paulo Freire.
Dans son ouvrage Pédagogie des opprimés, Freire affirme que « personne n'éduque autrui, personne ne s'éduque seul, les humains s'éduquent ensemble, par l'intermédiaire du monde ». Selon lui, l'éducation doit permettre aux classes dominées d'acquérir des savoirs émancipateurs pour changer leurs conditions de vie. Toute sa vie, il a ainsi participé à construire une « éducation populaire libératrice » réunissant des « éducateurs-apprenants » et des « apprenants-éducateurs » qui dialoguent ensemble pour développer de nouveaux savoirs critiques et se conscientiser mutuellement.
Cette « pédagogie des opprimés » a pour objectifs de lutter à la fois contre les inégalités et de transformer la société. Elle repose sur trois piliers :
1. Pédagogie du dialogue : Selon Freire, une pédagogie libératrice se fonde sur des relations « dialogiques » de coopération entre éducateurs-apprenants et apprenants-éducateurs, se considérant tous comme des sujets égaux, pour construire une conscience commune et une « co-émancipation ».
2. Pédagogie de la conscientisation : Elle vise à rendre conscient des raisons de l'oppression et de son caractère structurel et systémique. C'est la rencontre entre savoirs théoriques et savoirs pratiques issus de l'expérience personnelle de l'oppression.
3. Pédagogie de la praxis : Réfléchir et agir en même temps. Formuler des théories à partir de l'expérimentation pratique, à partir des luttes et de nos conditions d'oppression.
Paulo Freire distingue deux phases dans la pédagogie des opprimés. Dans la première, les opprimés découvrent le monde de l'oppression et s'engagent, par la praxis, dans sa transformation. Une fois l'oppression transformée, cette pédagogie inscrit les nouvelles femmes et hommes dans un processus de libération permanent. Freire insiste : la révolution doit abattre la « culture de la domination », sinon le nouveau pouvoir reconstruit une « bureaucratie » répressive.
Freire soutient également qu'on ne peut pas changer l'éducation sans changer la recherche, et qu'on ne peut pas changer la recherche sans changer la société. Une éducation populaire émancipatrice devrait associer en permanence l'enquête à la pratique et l'action à la réflexion.
Publics touchés : Jeunes déscolarisés, adultes, militants
Les initiatives d'éducation populaire en Afrique s'adressent principalement aux populations exclues du système éducatif formel. Il s'agit notamment des jeunes déscolarisés, des femmes et des filles confrontées à des obstacles sociaux, des adultes non scolarisés ainsi que des militants et acteurs de la société civile. Ces programmes touchent également des personnes actives qui ne peuvent pas suivre un enseignement classique à temps plein.
Ainsi, l'éducation populaire permet de donner une seconde chance à ces publics et de favoriser leur intégration sociale et économique.
Limites : Précarité et absence de reconnaissance officielle
Selon l'article Higher Education Challenges for the 21st Century, les universités africaines fonctionnent actuellement dans des conditions très difficiles, tant en raison des problèmes sociaux, économiques et politiques auxquels le continent est confronté, que dans le contexte de la mondialisation. La voie vers le succès futur ne sera pas facile.
Sur la base de recherches menées à l'échelle du continent, cet article aborde des thèmes tels que l'accès à l'enseignement supérieur, les défis liés au financement, le rôle croissant des établissements privés d'enseignement supérieur en Afrique, la gouvernance et l'autonomie, les défis de gestion, les questions de genre (y compris l'accès des femmes à l'enseignement supérieur et les difficultés rencontrées par les étudiantes et le personnel académique féminin), le rôle de la recherche et les problèmes de communication scientifique, les questions linguistiques, ainsi que la fuite des cerveaux.
Ces enjeux sont au cœur du développement académique futur de l'Afrique. Les initiatives d'éducation populaire, bien qu'essentielles, souffrent d'un manque de reconnaissance officielle et de ressources stables, ce qui limite leur portée et leur pérennité.
Conclusion
En Afrique, la société civile joue un rôle essentiel dans la production et la diffusion des savoirs. À travers les universités populaires et les initiatives éducatives alternatives, elle contribue à construire une éducation plus inclusive, participative et adaptée aux réalités locales.
Ces expériences montrent que le savoir ne se limite pas aux institutions académiques, mais qu'il peut être produit collectivement, au sein des communautés. Toutefois, pour renforcer leur impact, ces initiatives doivent être davantage soutenues et reconnues par les politiques publiques. Sans un engagement politique fort et des financements pérennes, l'éducation populaire restera dans une précarité qui menace sa viabilité à long terme.
BIBLIOGRAPHIE
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Universités Populaires du Val de Drôme. (s.d.). « Les Universités Populaires, leur histoire, leurs valeurs ». Consulté à l'adresse : https://www.upvaldrome.com/universites-populaires.html
