"J'ai 60 ans et je célèbre encore la jeunesse des autres : Confession d'une fête camerounaise fatiguée"

Bonjour. Je m'appelle Fête de la Jeunesse Camerounaise. J'ai 60 ans. Oui, vous avez bien lu : soixante ans. Je suis officiellement une vieille dame. Mais ne me demandez surtout pas de me comporter comme telle. Parce que voyez-vous, ma spécialité depuis six décennies, c'est de célébrer la jeunesse des autres tout en refusant catégoriquement d'admettre que moi-même, j'aipris un sacré coup de vieux.

Hier, le 11 février 2026, on m'a encore sortie pour mon anniversaire annuel. Défilés, discours, fanfares, drapeaux. Comme chaque année depuis 1966. Soixante fois que je rejoue le même spectacle. Soixante fois que je fais semblant d'avoir vingt ans. Et franchement, je commence à fatiguer.

Laissez-moi vous raconter.

 

ACTE I : NAISSANCE D'UNE FICTION (1966)

Je suis née un certain 11 février 1966, par décret présidentiel n°66/DF/193. Pas dans une maternité, attention. Dans un bureau. Signée, tamponnée, promulguée. Une naissance administrative, quoi. Très romantique.

À l'époque, le Cameroun venait tout juste de réunifier ses deux parties (francophone et anglophone) et cherchait désespérément des symboles pour souder tout ce monde. On a donc inventé une fête pour célébrer "la jeunesse". Pas n'importe quelle jeunesse : la jeunesse camerounaise unie, dynamique, patriote, disciplinée.

Le problème ? Cette jeunesse-là n'existait pas vraiment. Mais bon, on s'est dit qu'à force de la célébrer, elle finirait peut-être par apparaître. Un peu comme quand on fait semblant d'être heureux sur les photos jusqu'à ce que le cerveau finisse par y croire.

Spoiler : soixante ans plus tard, elle n'est toujours pas venue.

 

ACTE II : MES ANNÉES DE GLOIRE (1970-1990)
 

Ah, les belles années ! J'étais jeune, j'étais fraîche, j'avais du sens. Les jeunes Camerounais défilaient fièrement dans leurs beaux uniformes, au garde-à-vous, en scandant "Un seul peuple, un seul but, une seule foi !". On y croyait. Ou du moins, on faisait semblant d'y croire avec conviction.

J'étais un des événements de l'année. Pas juste une fête : UN rendez-vous national incontournable. La radio nationale en parlait pendant des semaines à l'avance. La CRTV diffusait les défilés en direct, commentés comme une finale de Coupe du Monde. Les parents prenaient congé pour venir applaudir leurs enfants. Les tailleurs du quartier étaient débordés de commandes de tenues neuves. Même ceux qui critiquaient le régime en privé venaient quand même au stade le 11 février. J'étais devenue une culture, un rituel social qui dépassait le politique. On ne venait plus pour célébrer l'unité nationale : on venait parce que tout le monde venait, parce que c'était comme ça, parce que ne pas venir aurait été bizarre.

J'étais le moment de l'année où tout le monde se rappelait que la jeunesse existait. Les autorités prononçaient des discours enflammés sur "l'avenir du pays" et "les leaders de demain". Les écoles répétaient leurs chorégraphies pendant des semaines. Les stades se remplissaient.

Bon, personne ne se demandait vraiment pourquoi on célébrait une "fête de la jeunesse" en demandant aux jeunes de marcher au pas militaire pendant des heures sous un soleil de plomb. Mais passons. C'était l'époque. On ne posait pas trop de questions.

 

ACTE III : LA CRISE EXISTENTIELLE (1990-2010)

Puis les années 90 sont arrivées. Et avec elles, les premières rides.

Les jeunes que je célébrais ont commencé à poser des questions embarrassantes :

"Madame Fête de la Jeunesse, pourquoi on défile pour célébrer notre jeunesse alors qu'on n'a ni emploi, ni bourses, ni perspectives ?"

"Pourquoi les 'leaders de demain' qu'on célèbre depuis 1966 n'ont jamais eu le droit de diriger quoi que ce soit ?"

"Pourquoi ceux qui prononcent les discours sur la jeunesse ont 75 ans et sont au pouvoir depuis 1982 ?"

Bon. Très bonnes questions. Malheureusement, je n'avais pas de bonnes réponses.

Alors j'ai fait ce que font toutes les institutions en crise : j'ai continué comme si de rien n'était. Défilés. Discours. Fanfares. Repeat.

Mais entre nous, je sentais bien que quelque chose s'était cassé. Les jeunes venaient encore parce qu'ils n'avaient pas trop le choix, hein, l'école oblige mais ils ne croyaient plus. Ils défilaient mécaniquement, en pensant déjà à l'après : le ndolè de maman, le match de foot, la soirée entre potes.

La Fête de la Jeunesse était devenue une obligation administrative que tout le monde subissait poliment.

ACTE IV : L'ÈRE DU GRAND N'IMPORTE QUOI (2010-2026)

Et puis sont arrivés les smartphones. Les réseaux sociaux. TikTok. Et là, mes amis, j'ai définitivement perdu le contrôle du narratif.

Désormais, le 11 février, pendant que je me déroule officiellement dans les stades avec mes défilés bien carrés et mes discours bien lisses, il se passe un tout autre 11 février sur WhatsApp, Twitter, Instagram.

Le vrai 11 février 2026, version réseaux sociaux, c'était ça :

  • Des mèmes sur "la jeunesse camerounaise qui a 60 ans" avec des photos de ma carte d'identité ridée
  • Des vidéos TikTok de jeunes qui parodient les discours officiels : "La jeunesse est l'avenir du Cameroun... depuis 1966. Ça fait combien d'années-avenir, ça ?"
  • Des threads Twitter qui décortiquent le budget de ma célébration : "On dépense 200 millions pour célébrer la jeunesse, mais les bourses ne sont pas payées depuis 8 mois. Make it make sense."
  • Des stories Instagram de jeunes qui sèchent les défilés pour aller à la plage : "Désolé Madame Fête, mais j'ai mieux à faire de ma jeunesse que de marcher en rang."
  • Décret présidentiel n°66/DF/193 du 11 février 1966 instituant la Fête de la Jeunesse au Cameroun
  • BIT (2024), Rapport sur l'emploi des jeunes en Afrique centrale
  • Observations de terrain et mèmes TikTok du 11 février 2026

Franchement, ça fait mal. Mais je ne peux pas leur en vouloir.

Parce que voyons les choses en face : qu'est-ce que je leur offre, exactement ?

Une journée de congé ? Sympa, mais ils préféreraient un vrai plan d'insertion professionnelle.

Des discours sur leur importance ? Gentil, mais ils aimeraient surtout qu'on les écoute vraiment, qu'on leur donne de vraies responsabilités.

Un défilé en tenue de classe sous 35°C ou sous une pluie battante en fonction du réchauffement climatique ? Euh... non merci.

 

ACTE V : AUTOPSIE D'UNE FÊTE QUI NE SAIT PLUS POURQUOI ELLE EXISTE

Alors voilà où on en est. J'ai 60 ans, et je ne sais plus très bien ce que je célèbre.

Est-ce que je célèbre la jeunesse camerounaise ? Laquelle ? Celle qui est au chômage malgré trois diplômes ? Celle qui vend des recharges téléphoniques au carrefour parce qu'elle n'a trouvé aucun stage ? Celle qui rêve de partir en Europe, au Canada, n'importe où sauf ici ? Celle qui a arrêté de croire aux discours politiques avant même d'avoir le droit de voter ?

Est-ce que je célèbre l'unité nationale ? Sérieusement ? Alors que les régions anglophones sont en guerre depuis 2016 et que des milliers de jeunes ont fui, abandonné l'école, perdu leurs parents ? Alors que la seule fois où on parle vraiment des "jeunes anglophones", c'est pour les traiter de "terroristes" ou d'"égarés" ?

Est-ce que je célèbre le patriotisme ? Mais comment demander à des jeunes d'aimer un pays qui ne leur donne rien en retour ? Qui les ignore 364 jours par an et se souvient d'eux uniquement le 11 février pour un discours recyclé et une choré de défilé ?

Franchement, je ne sais plus.

 

ACTE VI : CE QUE JE VOUDRAIS DEVENIR (SI ON ME LAISSAIT VIEILLIR DIGNEMENT)

Écoutez. J'ai 60 ans. Il est temps que j'assume mon âge et que je me réinvente. Parce que continuer à faire semblant d'avoir 20 ans, ça devient ridicule.

Voici ce que je proposerais si quelqu'un me demandait mon avis (ce qui n'arrive jamais, mais bon) :

1. Arrêtons les défilés militaires

Sérieusement. Ça ne sert plus à rien. Les jeunes ne veulent pas défiler au pas cadencé. Ils veulent débattre, créer, innover, s'exprimer. Alors transformons le 11 février en journée nationale du dialogue jeunesse : forums dans chaque région, tables rondes université-gouvernement-société civile, hackathons, concours de projets citoyens.

Que le 11 février soit le jour où les jeunes parlent et où les autorités écoutent. Pour de vrai.

2. Qu'on arrête les discours creux

Plus de "la jeunesse est l'avenir du pays". On le sait. Répéter ça depuis 60 ans sans jamais passer à l'acte, c'est de la torture psychologique.

À la place : des annonces concrètes. Genre : "Cette année, on crée 10 000 stages rémunérés dans la fonction publique." Ou : "On lance un fonds de 5 milliards pour financer les projets d'entrepreneurs de moins de 30 ans." Ou : "On indexe enfin les bourses sur l'inflation."

Des trucs vérifiables. Avec des deadlines. Et des comptes à rendre.

3. Qu'on reconnaisse les vrais problèmes

La jeunesse camerounaise souffre. Elle est au chômage (plus de 40% chez les 15-24 ans selon le BIT). Elle est exclue des décisions qui la concernent. Elle est éduquée dans des écoles sans moyens. Elle est sacrifiée dans des conflits qu'elle n'a pas choisis.

Alors au lieu de célébrer une jeunesse fantasmée, parlons de la jeunesse réelle. De ses galères. De ses rêves. De sa colère, aussi.

Parce que la célébrer sans la respecter, c'est juste de l'hypocrisie institutionnalisée.

 

ÉPILOGUE : À 60 ANS, JE DEMANDE LE DROIT DE CHANGER

Voilà. C'est mon histoire. Soixante ans à faire semblant. Soixante ans à célébrer une jeunesse qu'on ne respecte jamais vraiment.

Mais je ne baisse pas les bras. Parce que malgré tout, je continue d'y croire, aux jeunes Camerounais. Je les vois, ceux qui ne croient plus en moi. Ceux qui me parodient sur TikTok. Ceux qui boycottent les défilés.

Et vous savez quoi ? Ils ont raison.

Ils ont raison de refuser une fête qui les infantilise. Raison d'exiger mieux que des discours. Raison de vouloir être acteurs de leur vie, pas figurants d'une cérémonie obsolète.

Alors mon vœu pour mes 60 ans ? Qu'on me réinvente. Qu'on fasse de moi non plus une célébration, mais une exigence. Une journée où le Cameroun se demande chaque année : "Qu'avons-nous vraiment fait pour notre jeunesse cette année ?"

Parce qu'une fête qui ne change rien, c'est juste du bruit.

Et franchement, après 60 ans de bruit, on mérite un peu de substance.

 

Joyeux anniversaire à moi. Et surtout, bon courage aux jeunes Camerounais.

Vous méritez tellement mieux qu'un défilé.

P.S. : Si vous me croisez l'année prochaine pour ma 61e édition et que je fais encore semblant d'avoir 20 ans, vous avez ma permission de me renvoyer à la retraite.

SOURCES :

  • Décret présidentiel n°66/DF/193 du 11 février 1966 instituant la Fête de la Jeunesse au Cameroun
  • BIT (2024), Rapport sur l'emploi des jeunes en Afrique centrale
  • Observations de terrain et mèmes TikTok du 11 février 2026

 

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