« On demande aux femmes d’espérer, mais rarement de dire ce que cet espoir leur arrache. »
L’éducation est souvent présentée comme une évidence. Une promesse simple : étudier, persévérer, réussir. Dans les discours publics africains, elle est décrite comme un choix rationnel, presque naturel, qui permettrait à chacun, et surtout à chacune, de s’extraire de la pauvreté. À force d’être répétée, cette idée s’est imposée comme une norme morale. Ne pas étudier, ou échouer, devient alors une faute individuelle.
Pourtant, cette rhétorique masque une réalité beaucoup plus brutale. Dans les contextes marqués par les conflits armés, les déplacements forcés et la précarité urbaine, l’éducation n’est pas un choix : c’est une injonction genrée à tenir coûte que coûte. Les jeunes femmes déplacées, notamment dans les régions affectées par le conflit anglophone au Cameroun, en font l’expérience quotidienne. Elles sont sommées d’espérer, de s’accrocher, de réussir, sans que les conditions minimales de cette réussite ne soient réunies.
Depuis 2017, les violences dans le Nord-Ouest et le Sud-Ouest ont entraîné la fermeture de centaines d’écoles et le déplacement massif de populations civiles. Les filles et les jeunes femmes figurent parmi les premières victimes de cette désorganisation sociale. Arrivées dans des villes comme Yaoundé pour poursuivre leurs études, elles découvrent rapidement que l’université ne représente pas une sortie de crise, mais souvent une prolongation de la survie sous une autre forme.
Cet article défend une thèse simple, mais dérangeante : l’espoir d’un avenir meilleur coûte plus cher aux femmes, parce qu’il repose sur leur corps, leur silence et leur capacité à endurer. Loin d’être neutre, l’éducation fonctionne ici comme un mécanisme qui déplace les responsabilités structurelles vers les individus, tout en exigeant des sacrifices profondément inégalitaires.
QUAND LE « CHOIX » N’EXISTE PAS : ÊTRE FEMME, ÉTUDIANTE ET DÉPLACÉE
« Quand rester est impossible et partir dangereux, avancer n’est plus un choix. »
Conflit armé, déplacements et trajectoires brisées
Le conflit anglophone a mis fin à toute illusion de continuité scolaire pour des milliers de jeunes filles. Les fermetures prolongées d’écoles, l’insécurité et la fuite précipitée des familles ont rompu des trajectoires éducatives déjà fragiles. Pour beaucoup, le déplacement ne signifie pas seulement changer de lieu : il signifie perdre ses repères, ses soutiens et toute forme de stabilité.
Dans ces contextes, les filles sont rapidement renvoyées à des rôles genrés traditionnels. Elles deviennent aides familiales, soutiens émotionnels, parfois principales pourvoyeuses de revenus informels. La scolarité passe au second plan, non parce qu’elle est jugée inutile, mais parce que la survie immédiate prime. Lorsqu’elles reprennent le chemin de l’école ou de l’université, ce n’est donc pas dans des conditions ordinaires, mais sous le poids d’une dette morale : celle de « réussir pour tout le monde ».
Il faut le dire clairement : ces jeunes femmes ne choisissent pas l’éducation. Elles y sont poussées parce que c’est la seule option socialement acceptable. L’échec n’est pas permis, car il invaliderait tous les sacrifices consentis en amont.
La ville comme piège : inflation et précarité féminisée
Arriver en ville ne signifie pas sortir de la crise. Pour les étudiantes déplacées, la vie urbaine est souvent synonyme d’inflation, de logements insalubres et d’une insécurité alimentaire constante. Les coûts réels des études, loyers, transports, nourriture, matériel, hygiène, sont largement sous-estimés par les discours institutionnels.
Ces charges pèsent de manière différenciée sur les femmes. La gestion de l’alimentation, de la santé et des besoins quotidiens repose majoritairement sur elles. L’université devient ainsi un espace paradoxal : on y parle d’avenir, mais on y vit au jour le jour. La précarité n’est pas un accident temporaire ; elle structure l’expérience étudiante féminine.
À ce stade, une première vérité s’impose : le déplacement ne s’arrête pas à l’arrivée en ville. Il se transforme en une précarité durable, qui redéfinit entièrement les conditions d’accès à l’éducation.
LE CORPS COMME PRIX À PAYER : SURVIVRE POUR CONTINUER D’ÉTUDIER
« Le futur se paie dans le présent, et ce sont les corps des femmes qui encaissent. »
Travailler pour rester inscrite : l’usure invisible
Pour continuer leurs études, de nombreuses jeunes femmes n’ont qu’une solution : travailler. Elles s’insèrent dans l’économie informelle, vente ambulante, petits services, emplois précaires, sans contrat, sans protection, sans garantie de revenu. Ce travail n’est pas un complément ; il est une condition de survie.
Le cumul études-travail épuise. Il grignote le temps de révision, empêche le repos et fragilise la santé mentale. Pourtant, cet épuisement est rarement reconnu. Il est requalifié en « débrouillardise » ou en « résilience », comme si l’endurance féminine allait de soi. En réalité, il s’agit d’une usure lente, qui compromet directement les chances de réussite académique.
L’université exige de la performance, mais ne tient aucun compte de ce que cette performance coûte réellement. Elle fonctionne comme si tous les corps étaient également disponibles, également nourris, également protégés. Or, ce n’est pas le cas.
Faim, santé sacrifiée et renoncements quotidiens
La précarité alimentaire est l’un des angles morts du discours sur l’éducation. Beaucoup d’étudiantes mangent mal, ou pas assez. Certaines sautent des repas pour payer les transports ou le loyer. D’autres retardent des soins médicaux faute de moyens. Ces renoncements ne sont pas anecdotiques : ils affectent directement la concentration, la mémoire et la capacité à suivre les cours.
Le corps féminin devient alors une variable d’ajustement. On accepte la fatigue, la douleur, les malaises, parce que l’alternative, abandonner les études, est socialement inacceptable. Ce silence autour de la souffrance corporelle est frappant. Il permet au système de fonctionner sans se remettre en question.
À ce stade, il faut nommer les choses sans détour : l’éducation exige des femmes qu’elles paient de leur santé ce qu’elles n’ont pas financièrement. Ce prix est rarement comptabilisé, mais il est bien réel.
TENIR, COÛTE QUE COÛTE : L’ARNAQUE MORALE DE L’ESPOIR
« On célèbre la femme forte, mais on oublie d’interroger le système qui la rend nécessaire. »
Quand l’échec devient une faute personnelle
Dans ce système, l’échec n’est jamais analysé comme le résultat de contraintes structurelles. Il est interprété comme un manque d’effort, de volonté ou de discipline. Cette logique méritocratique est profondément violente. Elle transforme des inégalités objectives en responsabilités individuelles.
Les jeunes femmes intériorisent cette culpabilité. Lorsqu’elles échouent, elles ne dénoncent pas le manque de soutien ou l’injustice des conditions ; elles se reprochent de ne pas avoir tenu assez longtemps. Cette intériorisation constitue une forme de violence symbolique, qui empêche toute remise en cause collective du système.
La résilience feutrée comme alibi institutionnel
Le mot « résilience » est omniprésent. Il est présenté comme une qualité, presque une vertu. Mais dans les faits, il sert souvent d’alibi à l’inaction. On célèbre la capacité des femmes à endurer, pendant que les politiques publiques restent insuffisantes, fragmentaires, voire inexistantes.
Les solidarités féminines, entraide, colocation, soutien moral, jouent un rôle crucial. Elles permettent de tenir. Mais elles ne doivent pas masquer une vérité dérangeante : elles compensent un abandon institutionnel. Elles ne remplacent ni une protection sociale étudiante, ni des politiques éducatives sensibles au genre.
Ce que transformer le système impliquerait vraiment
Rompre avec l’illusion du choix suppose de reconnaître que l’éducation n’est pas neutre. Elle a un coût, et ce coût est socialement et genré. Transformer le système impliquerait de reconnaître ces coûts, de mettre en place des mécanismes de soutien réels et de cesser de faire porter aux individus la responsabilité d’injustices structurelles.
Tant que l’éducation reposera sur le sacrifice silencieux des femmes, elle ne pourra être émancipatrice. Elle restera une promesse conditionnelle, accessible uniquement à celles capables d’endurer plus longtemps que les autres.
CONCLUSION
Loin d’être un choix libre, l’éducation est, pour de nombreuses jeunes femmes déplacées et défavorisées, une contrainte déguisée en opportunité. L’espoir d’un avenir meilleur fonctionne comme une dette morale, payée au prix de la faim, de l’épuisement et du silence. La vérité, le système tient parce que les femmes encaissent. Tant que cette réalité restera invisible, l’éducation continuera de reproduire les inégalités qu’elle prétend combattre.
REFERENCES
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