Le stéréotype de l'étudiant paresseux reste profondément ancré dans les discours sociaux. Qu'il s'agisse d'un redoublement, d'un échec ou d'un abandon, on pointe souvent du doigt un prétendu manque de volonté ou de rigueur personnelle. Pourtant, cette vision simpliste ne tient pas compte des réalités structurelles auxquelles une grande partie des étudiants, notamment en Afrique, est confrontée : précarité financière, surcharge familiale, isolement, manque d'accompagnement.
Cet article vise à déconstruire ce préjugé injuste à travers trois axes : l'identification du stéréotype, l'analyse des causes structurelles de l'échec académique, et une ouverture vers un changement de regard nécessaire.
Le stéréotype de la paresse : un raccourci commode mais dangereux
Dans l'imaginaire collectif, l'échec universitaire est souvent interprété comme le résultat d'un manque d'effort personnel. Le discours dominant repose sur l'idée méritocratique selon laquelle « il suffit de travailler dur pour réussir ». Ce modèle, hérité des logiques coloniales et des valeurs élitistes, ignore les multiples facteurs extérieurs qui influencent le parcours étudiant.
Ce récit réducteur transforme l'échec académique en faute morale. Les étudiants en difficulté sont alors rapidement qualifiés de « paresseux », « négligents » ou « démotivés ». Or, cette stigmatisation crée un cercle vicieux : en plus de leurs défis matériels, ces jeunes doivent aussi faire face à une pression sociale intense et à une perte d'estime de soi. Ils finissent par intérioriser ce jugement, ce qui aggrave encore leur isolement et leur mal-être.
Comme le souligne le sociologue burkinabè Dr. Issa Sawadogo : « La perception individualiste de l'échec scolaire masque les dynamiques structurelles d'exclusion. Ce n'est pas le manque de volonté qui fait échouer, mais souvent le manque d'égalité des chances. »
Le témoignage de Bande Salif, étudiant en 2ᵉ année de communication à Ouagadougou, illustre bien cette réalité : « Je n'ai jamais raté un cours par paresse. Mais quand tu travailles de nuit pour payer ton logement et que tu dois encore envoyer de l'argent au village, comment veux-tu réussir comme celui dont les parents financent tout ? Ce n'est pas qu'on ne veut pas réussir, c'est juste qu'on ne court pas dans les mêmes conditions. »
Les véritables causes de l'échec : une accumulation de contraintes invisibles
Loin de la paresse, les étudiants font souvent preuve d'une résilience remarquable face à des conditions de vie et d'études extrêmement difficiles. Le manque de ressources financières reste l'un des principaux obstacles. Selon une étude menée par l'Université Joseph Ki-Zerbo en 2022, plus de 60% des étudiants burkinabè doivent exercer un emploi parallèlement à leurs études pour subvenir à leurs besoins, au risque de sacrifier leur réussite académique. « Un pied dans le business, un pied dans les études », dit-on communément.
Par ailleurs, de nombreux étudiants assument des charges familiales précoces : garde des frères et sœurs, soutien financier aux parents, voire prise en charge de leurs propres enfants. Le manque d'accompagnement psychologique, l'insuffisance des infrastructures universitaires (salles de lecture, Internet, logement étudiant) et les amphithéâtres surpeuplés aggravent encore les inégalités.
Le témoignage d'Ouedraogo Abdoul Rachid, étudiant en première année de droit et vendeur ambulant, est éloquent : « Je ne suis pas fainéant. Je me lève à 5h pour aller vendre avant les cours. Quand j'arrive en classe, je suis déjà épuisé. Comment puis-je me concentrer quand mon ventre crie la faim et que mon esprit calcule déjà ce qu'il me reste à vendre ce soir ? »
Ces réalités sont rarement visibles dans les statistiques officielles qui se contentent de comptabiliser les échecs sans en analyser les causes profondes. Derrière chaque redoublement, chaque abandon, il y a souvent une histoire de lutte quotidienne pour la survie.
Vers un regard plus juste : comprendre pour mieux accompagner
Il devient impératif de changer notre manière d'appréhender les parcours des étudiants. Trop souvent, le système éducatif repose sur une logique de sélection qui valorise uniquement la performance académique, au détriment d'un accompagnement global de l'étudiant. Or, pour favoriser une réussite durable et équitable, il faut déplacer le centre de gravité vers une approche plus humaine et inclusive.
Cela signifie que les établissements doivent mettre en place des mécanismes concrets de soutien :
- Des aides sociales véritablement accessibles, avec des procédures simplifiées et des montants adaptés au coût réel de la vie étudiante
- Des dispositifs de tutorat personnalisés pour les étudiants en difficulté, allant au-delà du simple rattrapage académique
- Un accompagnement psychologique adapté aux réalités étudiantes, reconnaissant que la santé mentale est un facteur déterminant de réussite
- Des infrastructures favorables à l'apprentissage : espaces de travail accessibles 24h/24, connexion Internet stable, restauration universitaire de qualité à prix abordable, logements décents
Une telle démarche permettrait non seulement de réduire les inégalités, mais aussi de valoriser la diversité des profils et des trajectoires.
Au Burkina Faso, des efforts existent déjà, bien qu'insuffisants. Le Fonds National pour l'Éducation et la Recherche (FONER) offre des prêts et des bourses aux étudiants en difficulté, tandis que le Centre National des Œuvres Universitaires (CENOU) intervient dans la gestion des logements, des restaurants universitaires et de l'aide médicale. Cependant, les moyens alloués restent largement en deçà des besoins réels : les bourses couvrent à peine 30% des dépenses mensuelles d'un étudiant, les cités universitaires ne peuvent accueillir qu'une fraction des demandeurs, et les délais de traitement des dossiers s'étirent sur des mois.
D'autres pays d'Afrique de l'Ouest initient également des dispositifs similaires. Au Sénégal, par exemple, la Direction de l'Aide, des Bourses et des Secours Universitaires (DABSU) accompagne les étudiants dans leur parcours à travers des aides financières et un appui psychosocial croissant dans certaines universités. Au Ghana, le Students Loan Trust Fund permet aux étudiants d'emprunter à des conditions avantageuses pour financer leurs études.
Mais au-delà des dispositifs institutionnels, c'est un changement culturel profond qui s'impose : cesser de blâmer les victimes d'un système inégalitaire, reconnaître que la réussite académique dépend autant sinon plus des conditions matérielles que du mérite individuel, et accepter que certains étudiants ont besoin de plus de temps et de soutien que d'autres pour atteindre leurs objectifs.
Conclusion
Loin d'être une affaire de paresse, l'échec universitaire est souvent le reflet d'inégalités structurelles profondes. Tant que ces réalités seront ignorées, les discours culpabilisants continueront de faire des ravages psychologiques et sociaux. Pour construire une société plus juste, il est essentiel de dépasser les stéréotypes et d'écouter les récits de celles et ceux que l'on stigmatise trop vite.
L'étudiant qui échoue n'est pas paresseux. Il est souvent épuisé, découragé, isolé, précarisé. Il mérite mieux que le mépris : il mérite la compréhension, le soutien et surtout, des politiques publiques qui reconnaissent que l'égalité des chances ne peut exister sans égalité des conditions.
Changer le regard sur l'échec universitaire, c'est aussi changer les destins. C'est reconnaître que derrière chaque statistique se cache un être humain qui mérite toutes les chances de réussir.
Références
Études et rapports
Centre National des Œuvres Universitaires (CENOU). (2022). Bilan des services offerts aux étudiants. Ouagadougou : CENOU.
Diallo, A. (2019). L'échec universitaire en Afrique francophone : mythe ou réalité ? Dakar : CREPOS.
Fonds National pour l'Éducation et la Recherche (FONER). (2021). Rapport annuel d'activités. Ouagadougou : FONER.
Kiema, A. (2020). Conditions de vie des étudiants burkinabè : une analyse socio-économique. Ouagadougou : Université Joseph Ki-Zerbo.
Ouvrages théoriques
CNRS. (2018). Les inégalités sociales dans la réussite scolaire. Paris : CNRS Éditions.
Tinto, V. (1993). Leaving College: Rethinking the Causes and Cures of Student Attrition. Chicago : University of Chicago Press.
Témoignages
Entretiens réalisés auprès d'étudiants de l'Université Joseph Ki-Zerbo, Ouagadougou, novembre 2024.
