Portrait 7 : Clarisse Iribagiza, l'innovation inclusive au Rwanda et en Afrique centrale

Il y a des parcours qui donnent le vertige. Clarisse Iribagiza est de ceux-là. Née au Rwanda en 1988, elle grandit dans un pays encore meurtri par le génocide de 1994. Sa famille survit à la tragédie, mais porte les cicatrices d'une nation déchirée. Pourtant, de cette obscurité, Clarisse fait émerger une lumière technologique qui éclaire aujourd'hui toute l'Afrique centrale.

« J'ai touché mon premier ordinateur à 16 ans », raconte Clarisse. « C'était dans un centre communautaire à Kigali. Je ne savais même pas comment l'allumer. Mais je me suis dit : si je maîtrise cette machine, je peux changer des choses. »

Elle étudie l'informatique à l'Université Carnegie Mellon aux États-Unis, une des meilleures au monde. Mais contrairement à beaucoup de diplômés africains qui restent en Occident, Clarisse rentre. « Ma place était ici, au Rwanda, en Afrique. Comment construire le continent de demain si tous les talents partent ? »

HeHe : quand la technologie sauve des vies

En 2014, avec deux associées, Vanessa Bria et Kevine Kagirimpundu, Clarisse co-fonde HeHe Limited, une entreprise sociale de technologie de la santé. Leur première innovation : Umubyeyi (« mère » en kinyarwanda), une plateforme numérique qui améliore la santé maternelle et infantile.

Le constat de départ est glaçant : au Rwanda, comme dans toute l'Afrique de l'Est, de nombreuses femmes meurent encore en couches de complications évitables. Les informations sur la grossesse, l'accouchement, les soins postnatals sont difficiles d'accès, surtout en zone rurale.

Umubyeyi change la donne. Via SMS, la plateforme envoie aux femmes enceintes des messages hebdomadaires adaptés à leur stade de grossesse : conseils nutritionnels, signes d'alerte, rappels de consultations prénatales, informations sur l'allaitement. Le tout en kinyarwanda, la langue que comprennent toutes les Rwandaises.

« Nous ne voulions pas créer une application sophistiquée accessible uniquement aux urbaines éduquées », explique Clarisse. « Nous voulions toucher la femme dans le village le plus reculé, celle qui a un vieux téléphone à touches mais pas de smartphone. C'est pour elle que nous innovons. »

Depuis son lancement, Umubyeyi a touché plus de 800 000 femmes au Rwanda et commence à s'étendre en République Démocratique du Congo et au Burundi. Les premiers résultats sont encourageants : augmentation de 30% des consultations prénatales dans les zones couvertes, réduction des complications liées au manque d'information.

Au-delà de la santé maternelle

HeHe Limited ne s'arrête pas là. L'entreprise a développé plusieurs autres solutions numériques :

BabylonHealth Rwanda : en partenariat avec Babylon Health, ils ont créé un service de téléconsultation qui permet aux Rwandais de consulter un médecin via leur téléphone, réduisant ainsi la pression sur les centres de santé surchargés.

Ingobyi : une plateforme de formation en ligne pour les agents de santé communautaire, leur permettant d'améliorer leurs compétences sans quitter leurs villages.

« La technologie n'est pas une fin en soi », insiste Clarisse. « C'est un moyen de résoudre des problèmes concrets. Chaque ligne de code que nous écrivons doit avoir un impact mesurable sur la vie des gens. »

Rayonnement régional et continental

L'impact de Clarisse dépasse largement les frontières rwandaises. En 2018, elle lance des programmes pilotes en RDC, notamment à Kinshasa et Goma, adaptant Umubyeyi aux réalités congolaises un pays immense, avec une infrastructure sanitaire fragile et une diversité linguistique complexe.

« La RDC est un défi fascinant », confie-t-elle. « C'est un pays-continent avec des besoins immenses. Mais aussi un potentiel extraordinaire. Si nous arrivons à faire fonctionner nos solutions là-bas, nous pouvons les déployer partout en Afrique. »

Elle travaille également avec des partenaires au Burundi et explore des opportunités en République du Congo(Brazzaville), créant ainsi un écosystème de santé numérique en Afrique centrale.

Reconnaissance internationale, ancrage local

Les récompenses pleuvent. En 2019, Clarisse est nommée parmi les 100 Most Influential Young Africans par l'Africa Youth Awards. En 2020, elle figure dans le Forbes 30 Under 30 catégorie technologie pour l'Afrique. En 2022, elle reçoit le Africa Prize for Engineering Innovation pour son travail sur la santé numérique.

Mais elle reste humble. « Ces prix sont importants parce qu'ils donnent de la visibilité à notre travail, ce qui nous aide à lever des fonds et à toucher plus de femmes. Mais ce qui me rend vraiment fière, c'est le message que je reçois d'une mère dans un village qui me dit : 'Grâce à vos SMS, j'ai su que je devais aller à l'hôpital et on a sauvé mon bébé.' Ça, c'est ma vraie récompense. »

Au-delà de son entreprise, Clarisse s'investit massivement dans la formation de la prochaine génération de technologues africains, particulièrement les femmes. Elle anime des bootcamps de codage pour jeunes filles à Kigali, intervient dans des universités, mentorat des dizaines de jeunes entrepreneures.

« Quand j'étais étudiante, je ne connaissais aucune femme africaine dans la tech », se souvient-elle. « Aujourd'hui, je veux être ce modèle que je n'ai pas eu. Je veux que les petites filles rwandaises, congolaises, burundaises sachent qu'elles peuvent devenir ingénieures, créer des entreprises tech, changer le monde. »

Elle est particulièrement active dans le mentorat de jeunes Congolaises à travers des programmes en ligne, consciente que la RDC, avec ses 100 millions d'habitants, représente un vivier de talents encore sous-exploité.

Vision pour l'avenir

Clarisse voit grand pour 2026-2030. Son objectif : toucher 5 millions de femmes en Afrique centrale avec les solutions HeHe, former 10 000 agents de santé aux outils numériques, et surtout, prouver que les entreprises tech africaines peuvent être rentables tout en ayant un impact social massif.

« Je refuse le faux dilemme entre profit et impact », affirme-t-elle. « Nous pouvons construire des entreprises durables financièrement qui transforment aussi les vies. C'est ce modèle d'entrepreneuriat social technologique que je veux populariser en Afrique. »

Son message aux jeunes femmes africaines qui hésitent à se lancer dans la tech : « N'attendez pas d'avoir toutes les compétences, tous les moyens, toutes les certitudes. Commencez avec ce que vous avez. Apprenez en faisant. Et surtout, n'oubliez jamais pourquoi vous le faites. Si votre technologie ne sert pas votre communauté, à quoi bon ? »

Clarisse Iribagiza prouve qu'on peut survivre au pire, étudier dans les meilleures universités du monde, et choisir de revenir pour bâtir l'Afrique de demain. Une ligne de code à la fois. Une vie sauvée à la fois.

Bibliographie

Africa Youth Awards. (2019). 100 Most Influential Young Africans 2019. Accra : Africa Youth Awards Foundation.

Carnegie Mellon University Africa. (2020). Alumni Success Stories: Technology Leaders from Rwanda. Kigali : CMU-Africa.

Forbes Africa. (2020). Forbes 30 Under 30 Africa: Technology. Johannesburg : Forbes Media Africa. https://www.forbesafrica.com/30-under-30/

HeHe Limited. (2015-2024). Annual Impact Reports: Transforming Healthcare Through Technology in East Africa. Kigali, Rwanda. https://www.hehe.rw

Royal Academy of Engineering. (2022). Africa Prize for Engineering Innovation: Celebrating African Ingenuity in Healthcare. Londres : Royal Academy of Engineering. https://www.raeng.org.uk/

Rwanda Biomedical Center. (2023). Digital Health Strategy 2020-2024: Progress Report. Kigali : Ministère de la Santé du Rwanda.

UNESCO. (2023). Digital Health Innovations in Sub-Saharan Africa: Case Studies from Rwanda, DRC and Burundi. Paris : UNESCO Publishing.

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