Lors du webinaire de L'Étudiant Africain sur le thème "Recherche et société civile en Afrique : bâtir des ponts pour transformer le continent", une question est revenue avec une insistance significative, posée sous des formes différentes par des participants venus de Dakar, Kinshasa, Bujumbura et Abidjan : pourquoi les travaux des chercheurs africains sont-ils si difficiles à lire, à trouver, à comprendre pour ceux qui en auraient le plus besoin ?
Ce n'est pas une question anodine. Elle touche à quelque chose de fondamental dans la façon dont la production du savoir s'organise sur le continent et dans la façon dont ce savoir, une fois produit, reste souvent enfermé dans des revues académiques inaccessibles, rédigées dans une langue technique que la société civile ne parle pas, publiées dans des institutions que la plupart des citoyens africains n'ont jamais fréquentées.
Le paradoxe est cruel : l'Afrique produit de plus en plus de recherche sur ses propres réalités ses systèmes de santé, ses économies informelles, ses crises écologiques, ses dynamiques politiques et cette recherche reste en grande partie invisible pour les communautés qu'elle est censée servir. Cet article tente de nommer ce paradoxe, d'explorer ses causes, et surtout de montrer que des solutions existent portées par des acteurs de terrain qui ont décidé de ne pas attendre.
La fracture entre le savoir produit et le savoir partagé
La recherche africaine a connu une croissance réelle ces vingt dernières années. Des universités comme l'Université de Ibadan au Nigeria, l'Université de Cape Town en Afrique du Sud ou l'Université Cheikh Anta Diop au Sénégal produisent des travaux reconnus internationalement. Des organisations comme le Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique (CODESRIA) soutiennent depuis les années 1970 une production académique panafricaine ambitieuse. Des revues comme Africa Development ou Afrique et Développement publient des recherches de qualité sur les enjeux du continent.
Pourtant, l'accès à ces travaux reste un obstacle majeur. La grande majorité des revues académiques africaines, comme leurs équivalentes internationales, sont publiées derrière des murs payants. Un article dans une revue à comité de lecture peut coûter entre 30 et 50 dollars pour un accès individuel une somme hors de portée pour une association de quartier à Bamako ou un collectif d'agriculteurs en Ouganda. Les universités africaines elles-mêmes peinent souvent à financer les abonnements nécessaires pour que leurs propres étudiants accèdent à la production scientifique mondiale.
À cette barrière économique s'ajoute une barrière linguistique et technique. La recherche académique s'écrit dans un registre spécialisé, avec des concepts, des méthodologies et des références qui supposent une formation longue pour être décodés. Un rapport de recherche sur l'impact du changement climatique sur les pratiques agricoles au Sahel peut contenir des informations vitales pour les communautés rurales concernées et être totalement illisible pour elles.
Cette situation n'est pas propre à l'Afrique. Mais elle y prend une dimension particulière parce que les enjeux sont urgents et que les acteurs de la société civile associations, syndicats, collectifs citoyens, organisations communautaires ont un besoin réel de données fiables pour agir, plaider, convaincre. Quand ils n'ont pas accès à ces données, ils agissent avec moins d'outils. Et quand les chercheurs ne communiquent pas avec eux, ils travaillent avec moins de réalité.
Des jeunes à la croisée des deux mondes
La question posée lors du webinaire portait aussi sur l'implication des jeunes dans les problématiques de la société civile. C'est ici que les perspectives sont les plus intéressantes et les plus concrètes.
La génération africaine actuelle, celle qui a entre 18 et 35 ans, est la première à avoir grandi avec un accès suffisant à Internet pour naviguer entre les deux mondes celui de la recherche académique et celui des réseaux sociaux, des groupes WhatsApp, des podcasts et des vidéos YouTube. Elle a les outils pour être traductrice, au sens large du terme : traductrice d'un savoir technique vers un langage accessible, d'une problématique locale vers une audience globale, d'une réalité de terrain vers un cadre analytique rigoureux.
Des initiatives portées par des jeunes africains illustrent déjà cette capacité. Des comptes Instagram et des chaînes YouTube ou des dizaines de créateurs de contenu indépendants sur des plateformes comme TikTok ou Substack s'emparent de données de recherche pour les rendre accessibles. Ils traduisent des rapports du PNUD en fils de discussion, transforment des études sur l'accès à l'eau en infographies, expliquent les mécanismes de la dette extérieure africaine dans des formats que leurs pairs comprennent et partagent.
Ces initiatives ne remplacent pas la recherche elles la prolongent. Elles créent des ponts là où les institutions peinent à en construire.
Mais ces jeunes médiateurs du savoir ont besoin d'être soutenus, formés et reconnus. La médiation scientifique l'art de rendre la recherche accessible sans la trahir est une compétence qui s'apprend. Des formations courtes, des ateliers, des partenariats entre universités et organisations de la société civile pourraient systématiser ce qui se fait aujourd'hui de façon dispersée et informelle.
Les initiatives qui montrent la voie
Plusieurs expériences africaines prouvent que la fracture entre recherche et société civile n'est pas une fatalité.
Au Kenya, l'organisation African Population and Health Research Center (APHRC) a développé depuis plusieurs années une politique de communication scientifique délibérée : ses chercheurs sont formés à produire des synthèses accessibles, des notes de politique publique rédigées en langage clair, et des résumés en vidéo destinés aux communautés concernées par leurs travaux. Leur approche montre qu'il est possible de maintenir la rigueur académique tout en produisant des contenus utiles pour des non-spécialistes.
Au Sénégal, l'initiative Enda Tiers-Monde fait depuis des décennies le pari d'une recherche-action ancrée dans les réalités communautaires. Ses travaux sur l'économie informelle, l'environnement urbain et les droits des travailleurs sont co-construits avec les communautés concernées, ce qui les rend à la fois plus rigoureux et plus directement utilisables par celles-ci.
En Afrique du Sud, des organisations comme le Southern Africa Food Lab pratiquent la recherche participative : des agriculteurs, des consommateurs et des acteurs de la société civile participent activement à la définition des questions de recherche et à l'interprétation des résultats. Cette approche transforme le rapport entre savoir académique et savoir pratique, en reconnaissant que les communautés ont elles-mêmes une expertise que les laboratoires ne possèdent pas.
Sur le plan technologique, des plateformes comme African Journals Online (AJOL) travaillent à rendre accessibles les publications académiques africaines, avec un modèle d'accès ouvert progressif. L'essor de la science ouverte le mouvement qui milite pour que les résultats de la recherche financée sur fonds publics soient accessibles gratuitement offre une opportunité réelle pour l'Afrique, à condition que ses universités et ses gouvernements s'en emparent activement.
Ce qui reste à construire
Ces expériences sont prometteuses. Elles ne suffisent pas encore à combler la fracture. Plusieurs chantiers restent ouverts.
Le premier est celui de la formation. Les cursus universitaires africains forment peu leurs étudiants à la communication scientifique, à la vulgarisation, à l'engagement public. Former de futurs chercheurs capables non seulement de produire du savoir mais aussi de le partager avec des audiences non académiques devrait être une priorité des facultés de sciences sociales, de santé publique et d'ingénierie.
Le deuxième est celui du financement. Les projets de recherche qui incluent un volet de communication avec la société civile sont encore trop rares, parce que les bailleurs de fonds ne les exigent pas et que les chercheurs n'ont ni le temps ni les ressources pour les développer. Conditionner une partie du financement public de la recherche à un engagement de restitution vers les communautés concernées serait un signal fort.
Le troisième est celui de la reconnaissance. Un chercheur qui passe du temps à expliquer ses travaux dans des associations de quartier ou à répondre aux questions d'un journaliste citoyen ne reçoit aucune valorisation académique pour ce travail. Tant que les systèmes d'évaluation de la recherche ne reconnaîtront pas l'engagement public comme un critère de qualité, peu de chercheurs investiront ce terrain.
Conclusion
La question posée lors du webinaire de L'Étudiant Africain n'était pas technique. Elle était politique. Elle demandait : à qui appartient le savoir produit sur l'Afrique ? Qui décide de ce qui mérite d'être étudié, publié, diffusé ? Et qui bénéficie, au bout du compte, de la recherche financée par des institutions publiques africaines ?
Ces questions n'ont pas de réponses simples. Mais elles ont des réponses. Et une partie de ces réponses se trouve précisément dans les mains des jeunes Africains qui suivent ce webinaire, qui lisent cette newsletter, qui cherchent à comprendre le monde dans lequel ils vivent et à y agir avec lucidité.
Construire des ponts entre la recherche et la société civile, ce n'est pas seulement une affaire d'institutions. C'est aussi une affaire de personnes qui décident, individuellement, de ne pas laisser la connaissance s'arrêter à la porte des amphithéâtres.
Bibliographie
CODESRIA. Rapport annuel sur la recherche en sciences sociales en Afrique. Dakar : Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique, 2022. codesria.org
African Population and Health Research Center (APHRC). Science Communication and Policy Engagement Annual Report. Nairobi : APHRC, 2023. aphrc.org
African Journals Online (AJOL). About AJOL Open Access in Africa. ajol.info
Enda Tiers-Monde. Recherche-action et développement communautaire au Sénégal. Dakar : Enda Tiers-Monde, 2021. enda.sn
Muller, Stephanie et al. "Open Access in African Higher Education: Challenges and Opportunities." Journal of Scholarly Publishing, vol. 54, no. 2, 2023, pp. 87–104.
UNESCO. Recommandation sur la science ouverte. Paris : UNESCO, 2021. unesco.org/open-science
Southern Africa Food Lab. Participatory Research and Food Systems Transformation. Stellenbosch : Stellenbosch University, 2022. southernafricafoodlab.org

