Le "Sister Souljah Moment" : quand une militante afro-américaine est devenue un concept politique
En juin 1992, lors d'une convention du Jesse Jackson's Rainbow Coalition à Washington, le candidat démocrate à la présidence Bill Clinton fait quelque chose d'inhabituel : il critique publiquement une artiste invitée à l'événement. Cette artiste, c'est Sister Souljah rappeuse, activiste et militante africaine-américaine dont les déclarations sur les émeutes de Los Angeles, survenues deux mois plus tôt après l'acquittement des policiers qui avaient battu Rodney King, avaient suscité la controverse.
Dans une interview, Sister Souljah avait déclaré : "Si des Noirs tuent des Noirs chaque jour, pourquoi ne pas avoir une semaine à tuer des Blancs ?" Elle affirmait décrire la logique des émeutiers, pas la cautionner. Clinton ne lui accorde pas cette nuance. Il compare ses propos à ceux d'un suprémaciste blanc et l'accuse de propager la haine raciale devant un public majoritairement noir, qui l'accueille avec des sifflets.
La réponse de Sister Souljah est cinglante. Elle accuse Clinton de l'avoir utilisée comme accessoire politique pour envoyer un signal aux électeurs blancs modérés : "Je suis prêt à affronter les extrémismes dans mon propre camp." Elle n'a pas tort. Les analystes politiques américains lui donnent raison rétrospectivement : Clinton cherchait à se distancer de l'image "trop à gauche" du Parti Démocrate.
L'expression "Sister Souljah Moment" est née de cet épisode. Elle désigne depuis en science politique le moment où un candidat critique ostensiblement un allié ou une figure de son propre camp pour séduire un électorat plus large. Un calcul électoral habillé en courage moral.
Trente ans plus tard, Sister Souljah continue de revendiquer son analyse. Et l'expression qui porte son nom est entrée dans tous les manuels de communication politique sans que beaucoup sachent qui elle était vraiment.

