Sur Wikipédia, l'une des plateformes de partage de savoir les plus consultées au monde, les langues africaines peinent à trouver leur place. Des millions de contributeurs du monde entierécrivent en anglais, en français et dans d'autres langues dominantes, tandis que les langues africaines restent marginalisées. Toutefois, un mouvement discret mais puissant est en marche, porté par des bénévoles déterminés à décoloniser l'espace numérique. Dans ce reportage, nous explorons cette bataille invisible menée par les contributeurs africains pour rendre le savoir accessible dans leurs langues, et les défis techniques et politiques qu'ils rencontrent.
État des lieux : Le fossé numérique entre l'Afrique et le reste du monde
Wikipédia est un espace mondial où des millions d'articles sont partagés, mais ce savoir est loin d'être équitablement réparti. En 2024, la version en anglais de Wikipédia compte plus de 6 millions d'articles, tandis que le français en dénombre environ 2 millions. En comparaison, les langues africaines ne représentent qu'une infime fraction de ces contenus. Le swahili, la langue africaine la plus représentée, ne compte que 200 000 articles, un chiffre dérisoire face aux millions d'articles en langues dominantes.
Ce déséquilibre s'explique en grande partie par l'héritage colonial et la domination continue des langues européennes sur le continent africain. Les langues locales, malgré leurs richesses culturelles et historiques, peinent à s'imposer dans l'espace numérique mondial, alimentant ainsi un fossé entre l'Afrique et le reste du monde.
Un autre obstacle majeur est la barrière linguistique. Les langues africaines, bien qu'elles soient parlées par des centaines de millions de personnes, sont sous-représentées sur Wikipédia et d'autres plateformes numériques. La majorité du contenu en ligne est en anglais, en français, en espagnol ou dans d'autres langues européennes, excluant ainsi les locuteurs africains qui souhaitent accéder à des informations dans leur langue maternelle.
La Wikimedia Foundation, dans son rapport The Language Gap: A Case for African Languages on Wikipedia (2020), souligne que « moins de 1 % des articles Wikipédia sont disponibles en langues africaines, ce qui constitue un frein majeur à l'inclusivité et à la décolonisation du savoir en ligne ». L'Université de Cape Town, dans son étude African Languages in the Digital Age (2021), note que « les langues africaines manquent d'outils numériques adaptés, ce qui rend leur présence sur les plateformes en ligne limitée ».
La création de contenu en langues africaines est une forme de résistance à la domination des langues européennes dans la diffusion du savoir. Cela permet aux Africains de réécrire leurpropre histoire et de partager leur culture dans le monde numérique.
L'UNESCO, dans son rapport Decolonizing Knowledge: A Call for African Languages on Wikipedia (2021), affirme que « la décolonisation du savoir passe par la reconnaissance et la valorisation des langues africaines dans les plateformes numériques, afin de permettre aux Africains de narrer leur propre histoire ». Mbaye Ndiaye, dans son ouvrage Décoloniser la mémoire (2020), ajoute que « les Africains doivent récupérer leur voix et leur savoir pour contrer l'historiographie coloniale qui persiste dans les espaces numériques ».
Portrait de contributeurs : Les invisibles bâtisseurs du savoir numérique
Malgré ces défis, des milliers de contributeurs africains se battent pour enrichir Wikipédia et d'autres plateformes numériques avec du contenu en langues africaines. Musa, contributeur et universitaire sénégalais, se consacre à la traduction d'articles scientifiques en wolof, afin de rendre la connaissance scientifique accessible à ses compatriotes. Dans une interview pour TechCabal (2022), il explique que « la traduction d'articles scientifiques et la création de contenu en wolof sont un moyen de réapproprier le savoir africain et de le rendre accessible à tous ».
Amina, militante tanzanienne, fait de même pour le swahili, en enrichissant Wikipédia avec des articles sur des sujets aussi variés que l'histoire locale et les sciences naturelles. Dans un article pour African Digital Rights Journal (2022), elle explique que « les contributeurs en Afrique sont souvent isolés en raison de la faiblesse des infrastructures et de l'absence de soutien institutionnel ».
Leurs motivations vont au-delà du simple partage de connaissances. « Je veux que mes étudiants aient accès à des informations dans une langue qu'ils comprennent », déclare Amina. Pour Musa, il s'agit de rétablir une justice linguistique : « Wikipédia est un moyen puissant de redonner de la voix aux langues africaines, en les rendant visibles et respectées sur la scène mondiale. »
Ces contributeurs, souvent invisibles, luttent contre les idées reçues et les difficultés techniques pour réécrire une partie de l'histoire du continent africain. La Wikimedia Foundation, dans son rapport Contributors to Wikipedia in African Languages (2021), met en lumière les efforts de centaines de contributeurs africains pour enrichir Wikipédia en langues locales. Le rapport note que « bien que les efforts soient louables, les défis techniques et linguistiques rendent cette tâche ardue ».
Défis techniques : La bataille contre l'obsolescence numérique
Malgré leur détermination, ces contributeurs font face à des défis techniques considérables. L'un des principaux obstacles est le manque d'outils adaptés pour les langues africaines. Par exemple, des langues comme le wolof ou le bambara utilisent des caractères spécifiques qui ne sont pas toujours compatibles avec les claviers standardisés. Cela complique la transcription et la création de contenu sur Wikipédia.
En outre, la connectivité internet reste un problème majeur dans de nombreuses régions d'Afrique. « L'accès à internet reste lent et peu fiable dans de nombreuses régions. Cela limiteconsidérablement la possibilité de contribuer de manière régulière », explique Thierno, un contributeur malien. La lenteur des connexions et l'absence de couverture dans les zones rurales aggravent cette situation.
L'accès à Internet reste un problème majeur en Afrique : seulement environ 30 % de la population a accès à Internet, selon l'Union Internationale des Télécommunications (UIT), comparativement à une moyenne mondiale de 60 %. Les zones rurales et les régions isolées sont les plus touchées, avec des infrastructures Internet limitées qui empêchent l'accès aux ressources numériques mondiales, dont Wikipédia.
L'UIT rapporte dans son Digital Divide Report (2022) que « l'Afrique continue de rencontrer des défis majeurs dans l'accès à Internet en raison de la lenteur du déploiement des infrastructures et des coûts élevés des services ».
L'Internet Society, dans son rapport Internet Access in Africa: Barriers and Solutions (2021), met en évidence le faible taux de connectivité en Afrique, en particulier dans les régions rurales et éloignées.
Les infrastructures nécessaires à un accès fiable et rapide à Internet sont également inégales à travers le continent. Tandis que les grandes villes bénéficient d'un meilleur accès, les zones rurales et les régions périphériques sont souvent laissées pour compte, ce qui limite l'accès à Wikipédia et à d'autres ressources en ligne.
L'Organisation des Nations Unies pour le développement industriel (ONUDI), dans son African Digital Transformation Report (2022), souligne que « le manque d'infrastructures adéquatesdans de nombreuses régions d'Afrique aggrave les inégalités numériques ».
L'African Development Bank, dans son rapport Digital Infrastructure in Africa: The Road Ahead (2021), avertit que les disparités entre les zones urbaines et rurales doivent être comblées pour garantir une croissance numérique inclusive.
Digital Empowerment Africa, dans son rapport Challenges Facing African Wikipedia Contributors (2021), explique que « les contributeurs africains sont confrontés à des obstacles liés au manque d'outils numériques pour écrire dans leurs langues et à des problèmes de financement pour les projets de traduction et de création de contenu ».
Enjeu politique : Qui écrit l'histoire de l'Afrique et dans quelle langue ?
L'enjeu de la représentation des langues africaines sur Wikipédia n'est pas qu'une question technique, il est aussi profondément politique. « L'histoire de l'Afrique, écrite principalement enanglais et en français, ne reflète pas la diversité du continent. Elle ignore souvent les réalités de nos peuples », explique Binta, une historienne sénégalaise.
La décolonisation du savoir est également une question politique. En créant du contenu en langues africaines, les contributeurs africains revendiquent leur droit à la souveraineté intellectuelle et culturelle. L'Organisation panafricaine de l'éducation (2022), dans son rapport The Importance of African Languages in Knowledge Production, souligne que « les langues africaines sont un vecteur crucial de souveraineté culturelle et de libération intellectuelle pour les peuples du continent ».
Mamadou Diop, dans un article pour African Political Review (2021), explique que « la production de savoir en langues africaines est un acte politique qui vise à restaurer l'autonomieculturelle de l'Afrique face à la domination historique ».
La lutte pour inclure les langues africaines dans la production de savoir sur Wikipédia est une forme de décolonisation numérique. En effet, les contributeurs africains ne se contentent pas d'ajouter des informations, ils réécrivent l'histoire du continent, souvent sous un prisme décolonial. Par exemple, en utilisant le swahili ou le wolof, ces contributeurs contestent l'idée selonlaquelle les récits de l'histoire africaine doivent être écrits dans des langues imposées par les colonisateurs.
L'histoire de l'Afrique a longtemps été racontée à travers le prisme des colonisateurs européens. Cette narration s'est souvent construite sur des stéréotypes et des généralisations qui ontdéformé l'histoire africaine, minimisant les contributions des Africains et présentant les sociétés africaines comme « sauvages » ou « primitives ».
Ngũgĩ wa Thiong'o, dans son livre Decolonising the Mind (1986), affirme que « l'utilisation des langues coloniales comme l'anglais et le français dans les écoles africaines continue de perpétuer la domination culturelle de l'Occident et d'effacer les histoires et les savoirs africains ».
La langue est un puissant instrument de pouvoir et de résistance. Reprendre le contrôle des langues africaines dans la narration historique est un acte de souveraineté culturelle. Cela permetde se libérer des discours imposés par les colonisateurs et de redonner aux Africains le droit de raconter leur histoire.
Frantz Fanon, dans Les Damnés de la Terre, souligne que « la décolonisation ne sera complète que lorsque les Africains prendront possession de leur propre langue, de leurs propres récits et de leur propre histoire ».
Mamadou Diouf, dans son ouvrage L'Afrique dans l'Histoire (2008), soutient que « les Africains doivent se réapproprier leur passé historique en utilisant les langues qui ont été historiquement les leurs, afin de créer des récits authentiques qui reflètent leur vécu et leur identité ».
Initiatives pour développer Wikipédia en Afrique : Vers une révolution du savoir numérique
Des initiatives ambitieuses visent à résoudre ce déséquilibre. Wikimedia Afrique, l'organe régional de la Wikimedia Foundation, travaille à la promotion de la création de contenu en languesafricaines. Des programmes de formation et des concours, comme Wiki Loves Africa, ont permis à des milliers de contributeurs d'ajouter des articles dans leurs langues maternelles.
En outre, des partenariats entre les gouvernements africains, les institutions éducatives et les acteurs de la société civile ont permis de former des jeunes à la création de contenu en ligne. Ces efforts s'inscrivent dans un objectif plus large : celui de l'autonomisation numérique de l'Afrique et de la préservation des langues locales.
« Il est crucial que les jeunes Africains soient formés à créer et à partager du contenu dans leurs propres langues. Cela leur permet de prendre en main leur propre histoire et de participeractivement à la conversation mondiale », déclare Sidy, coordinateur de la Wikimedia Foundation pour l'Afrique de l'Ouest.
Afin d'augmenter la participation des Africains à la création de contenu sur Wikipédia, des programmes de formation ont été lancés pour enseigner aux jeunes, aux universitaires et aux activistes comment contribuer efficacement à Wikipédia dans leurs langues locales.
La Wikimedia Foundation, dans son rapport Wikimedia Africa: Empowering Local Contributors (2021), indique que « des ateliers sont organisés à travers l'Afrique pour former les jeunes à contribuer à Wikipédia en utilisant leurs langues locales. Cela permet de réduire le fossé numérique et d'assurer que le savoir africain est bien représenté sur la plateforme ».
L'initiative WikiAfrica, lancée en 2018, a mis en place plusieurs ateliers de formation en ligne et en présentiel pour encourager les Africains à créer et éditer des articles en langues locales. Cesateliers sont souvent en partenariat avec des institutions éducatives africaines et des organisations communautaires.
Les universités et les écoles jouent un rôle clé dans l'initiative de développer Wikipédia en Afrique. De nombreuses universités africaines se sont associées à Wikimedia pour intégrer la contribution à Wikipédia dans leurs programmes académiques, en encourageant les étudiants à produire des articles en langues africaines.
L'Université de Cape Town a collaboré avec Wikimedia dans le cadre de son Wikimedia Education Program, qui incite les étudiants à écrire des articles sur des sujets africains dans des langues locales. Ce programme a pour objectif d'accroître la représentation des voix africaines dans le contenu numérique mondial.
Wikimedia South Africa a mis en place un partenariat avec plusieurs universités pour introduire la rédaction sur Wikipédia en tant que composante de certains cours. Cela aide à combler le fossé entre la recherche universitaire et les connaissances partagées en ligne.
Des initiatives spécifiques ont été lancées pour encourager la création de contenu en langues africaines, y compris des projets de traduction, des concours de création de contenu et des événements edit-a-thon (marathons d'édition). Ces projets sont essentiels pour augmenter la quantité et la qualité des articles Wikipédia dans des langues comme le swahili, le zoulou, le wolof et bien d'autres.
La Wikimedia Foundation a lancé le programme Content Translation for Africa (2020) pour encourager la traduction d'articles existants en langues africaines. Ce programme met en lumière les lacunes dans le contenu africain et permet aux contributeurs de combler ces vides par des traductions adaptées aux réalités culturelles et linguistiques du continent.
Le projet Africa Articles, mené par WikiAfrica, est un autre exemple, visant à créer un grand nombre d'articles en swahili et en d'autres langues africaines. L'initiative fait la promotion de l'édition collaborative pour inclure des points de vue africains dans des domaines comme l'histoire, les sciences, la politique et la culture.
Le financement est un autre élément crucial pour soutenir les initiatives de Wikipédia en Afrique. Les organisations internationales, ainsi que des fondations privées, ont investi dans le soutien aux projets de Wikipédia en Afrique pour aider à combler les écarts en matière de ressources et d'infrastructures. Ces financements permettent de soutenir des programmes de formation, des événements de sensibilisation et la création de contenu.
L'African Development Bank, dans son rapport Fostering Digital Literacy in Africa (2021), note que « le financement de projets numériques en Afrique, y compris ceux axés sur l'enrichissementde Wikipédia en langues locales, est essentiel pour combler le fossé numérique et permettre à l'Afrique de jouer un rôle de leader dans la création de contenu numérique mondial ».
La Bill & Melinda Gates Foundation, dans une étude publiée en 2020, a indiqué que les investissements dans les technologies numériques et la promotion de l'accès à Internet sont des priorités pour soutenir l'Afrique dans sa quête de décolonisation du savoir.
Conclusion : Une bataille pour l'avenir du savoir africain
Malgré les difficultés, le mouvement pour promouvoir les langues africaines sur Wikipédia est en pleine expansion. À travers leurs contributions, des milliers de bénévoles réécrivent l'histoirede l'Afrique, en s'assurant que les voix locales ne soient pas seulement entendues, mais respectées. Leur travail, bien que souvent invisible, est une démarche essentielle pour garantir un accès équitable au savoir mondial.
« Nous ne demandons pas la permission de raconter notre histoire. Nous écrivons notre propre futur », conclut Musa. Chaque article, chaque traduction, chaque page ajoutée à Wikipédia représente un pas vers un monde numérique plus inclusif et plus juste.
BIBLIOGRAPHIE
African Development Bank. (2021). Digital Infrastructure in Africa: The Road Ahead.
African Development Bank. (2021). Fostering Digital Literacy in Africa.
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Diop, M. (2021). « The Politics of Knowledge in Africa: Language and Sovereignty ». African Political Review.
Diouf, M. (2008). L'Afrique dans l'Histoire. Paris : Karthala.
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University of Cape Town. (2021). African Languages in the Digital Age.
Wikimedia Foundation. (2020). The Language Gap: A Case for African Languages on Wikipedia.
Wikimedia Foundation. (2021). Contributors to Wikipedia in African Languages.
Wikimedia Foundation. (2021). Wikimedia Africa: Empowering Local Contributors.
Sources journalistiques :
TechCabal (2022) – Interview avec Musa
African Digital Rights Journal (2022) – Article avec Amina
Global Wikimedia Statistics (2024) – Statistiques Wikipédia
