Né le 1er janvier 1957 à Nindjé, au Cameroun, Bassek Ba Kobhio n'est pas venu au cinéma par les voies ordinaires. Sociologue, philosophe, écrivain d'abord la caméra est arrivée ensuite, comme un prolongement logique de sa pensée. Ce parcours atypique résume à lui seul ce que représente le cinéma post-colonial africain : une pensée qui cherche ses propres formes d'expression.
En 1991, il tourne Sango Malo, le Maître du Canton, son premier long métrage, qui remporte dès l'année suivante le Prix du public au Festival du cinéma africain de Milan. Ce long-métrage reste aujourd'hui l'une des références du cinéma camerounais contemporain. Le film raconte l'histoire d'un instituteur idéaliste confronté aux résistances d'un village rural : un sujet profondément africain, raconté de l'intérieur, sans regard condescendant. C'est là toute la rupture qu'incarne Ba Kobhio.
Qu'est-ce que le cinéma post-colonial, exactement ?
Ce n'est pas seulement un cinéma sur l'Afrique. C'est un cinéma par et pour l'Afrique. Pendant des décennies, le continent a été représenté à travers le prisme des productions occidentales exotisme, misère, folklore. Des productions comme Le Silence de la forêt, Le Grand Blanc de Lambaréné ou encore Gouverneurs de la Rosée témoignent de cette ambition constante : offrir une représentation digne et authentique des sociétés africaines, loin des clichés et des regards extérieurs.
Le Grand Blanc de Lambaréné (1994) est particulièrement significatif à cet égard : Ba Kobhio y revisite la figure d'Albert Schweitzer, ce médecin humaniste adulé en Occident, mais cette fois vu du point de vue des Africains soignés et parfois humiliés. Retourner la caméra, c'est aussi retourner le regard.
Un bâtisseur d'institutions
Ba Kobhio n'a pas seulement filmé. Son festival Écrans Noirs, créé en 1997, s'est imposé au fil du temps comme l'un des plus cotés sur le continent. Pendant plusieurs décennies, ce festival a été l'un des rares espaces africains dédiés exclusivement aux cinémas du continent, un lieu de résistance autant que de célébration.
Il a également créé des classes de cinéma avec l'aide des services de Coopération culturelle de l'Ambassade de France et de l'Unesco, formant des générations de cinéastes camerounais. Cette dimension pédagogique est essentielle : en Afrique, la formation aux métiers du cinéma reste rare, peu structurée, trop souvent dépendante de financements étrangers.
Cinéma et recherche : des passerelles à construire
Pour les étudiants africains, l'œuvre de Ba Kobhio représente un objet d'étude encore sous-exploité. Son œuvre est étudiée dans plusieurs universités et régulièrement projetée dans des festivals et cinémathèques, mais la recherche académique africaine sur le cinéma du continent reste marginale. Peu de laboratoires, peu de revues spécialisées, peu de thèses financées sur ces sujets. Pourtant, analyser Sango Malo en sociologie de l'éducation, Le Silence de la forêt en anthropologie, ou Écrans Noirs en économie culturelle : les angles ne manquent pas.
Il était un passeur entre les générations, entre les disciplines, entre les pays africains qui peinent encore à se voir sur leurs propres écrans. C'est précisément ce rôle de passeur que la recherche universitaire africaine doit aujourd'hui prolonger.
Avec sa disparition, le cinéma africain perd l'une de ses voix les plus engagées en faveur de la promotion des récits africains et de la structuration du secteur audiovisuel. Mais son œuvre, elle, reste un chantier ouvert pour les cinéastes, et pour les chercheurs.
Sources : AlloCiné, Wakat Séra, 237online, AllAfrica — Mai 2026

