"Coupures internet en Afrique : l'arme des régimes contre leur propre population"

Depuis 2015, dans plusieurs pays africains, on observe une pratique de plus en plus systématique : les coupures volontaires d'internet par les autorités étatiques. Derrière ces interruptions, justifiées officiellement par des impératifs de sécurité, se cache un outil politique de contrôle de la parole dont les conséquences économiques, sociales et démocratiques sont documentées et sévères.

En 2024, quinze pays africains ont coupé leur accès à internet lors d'élections ou de crises politiques un record absolu depuis que les données existent (Access Now, 2026). Ces interruptions prennent deux formes principales. Le "blocage basé sur l'URL" empêche l'accès à certains sites ou plateformes spécifiques. Le "throttling", plus insidieux, limite fortement le trafic de données sur certains services jusqu'à les rendre inutilisables, sans que la coupure soit officiellement déclarée (Mvé Ebang, cité dans CIPESA, 2024). Les deux méthodes produisent le même résultat : l'information disparaît. La décision, elle, reste invisible.

Certains cas illustrent l'ampleur du phénomène. Dans la région du Tigré, en Éthiopie, la coupure d'internet a duré 787 jours consécutifs, synchronisée avec les opérations militaires dans la région. En Ouganda, Facebook a été bloqué pendant 719 jours à la suite des élections de 2021. Selon les données compilées par la coalition KeepItOn, 44,5 % de ces coupures surviennent lors de manifestations et 33,5 % ciblent directement certaines plateformes numériques (KeepItOn / Columbia Global Freedom of Expression / Article 19 West Africa, 2024).

Un outil politique déguisé en mesure de sécurité

Les justifications officielles sont récurrentes et standardisées. Sécurité nationale, maintien de l'ordre public, prévention de la triche aux examens, lutte contre les discours de haine ou les activités criminelles ces arguments sont avancés dans presque tous les contextes de coupure, indépendamment des réalités locales. Ils sont systématiquement contestés par les organisations de défense des droits numériques, qui soulignent que ces mesures servent avant tout à empêcher la coordination des oppositions et à contrôler la narration des événements en temps réel.

Salim Azim Assani, co-fondateur et directeur des opérations de WenakLabs au Tchad, a formulé la contradiction avec précision : "Les coupures d'internet ne rétablissent certainement pas l'ordre public. Ils contribuent au désordre public car les gens s'agitent lorsqu'on leur refuse l'accès à l'information." Ce retournement de l'argument officiel est essentiel : la coupure ne pacifie pas, elle exaspère. Elle ne clarifie pas la situation, elle la rend illisible pour tout le monde y compris pour les acteurs humanitaires qui ont besoin de coordonner des réponses d'urgence.

Des conséquences en cascade sur les droits et la démocratie

L'impact des coupures sur les droits fondamentaux est documenté à plusieurs niveaux. En période de manifestation ou de conflit, l'accès à internet devient une ligne de survie pour coordonner les secours, localiser les disparus, signaler les violations aux organisations de protection. Couper internet dans ces moments ne réduit pas le risque : il déplace la violence dans l'obscurité, là où elle ne peut plus être ni documentée ni dénoncée. Les coupures entravent l'acheminement de l'aide humanitaire, bloquent l'accès aux soins de santé d'urgence, et isolent précisément les populations les plus vulnérables celles qui n'ont pas les moyens de contourner les restrictions.

Sur le plan démocratique, les effets sont également directs. En privant les citoyens de l'accès à l'information sur les candidats et les programmes lors des élections, les coupures faussent les conditions d'un vote éclairé. Elles empêchent les observateurs électoraux de transmettre leurs constats en temps réel. Elles bloquent la coordination des témoins de partis dans les bureaux de vote. Dans les démocraties naissantes où la confiance dans les institutions est déjà fragile, ces interruptions alimentent le soupçon de manipulation et compromettent durablement la crédibilité des résultats.

Un impact économique chiffré et durable

Les conséquences économiques des coupures sont parmi les mieux documentées. La Tanzanie a perdu 165 millions de dollars lors d'une seule période de restriction d'accès à X (anciennement Twitter) en 2024. À l'échelle du continent, les études de TOPVPN estiment les pertes cumulées à plusieurs milliards de dollars depuis 2015 (Woodhams, TOPVPN, cité dans RFI, 2024). "Les restrictions d'accès à internet peuvent affecter tous les pans d'une économie. Depuis les grandes multinationales qui utilisent les réseaux sociaux pour promouvoir leurs produits, jusqu'aux petites entreprises locales", précise le chercheur Samuel Woodhams. Les transferts d'argent mobile qui constituent pour des millions de ménages africains le seul système bancaire accessible sont rendus impossibles pendant les coupures, créant des crises de liquidité immédiate pour les populations les plus précaires.

Pour les professionnels des médias, l'impact est existentiel. Sophie Éyégué, journaliste indépendante gabonaise, a décrit ce que produit concrètement une coupure le jour d'une élection : les autorités "font taire les médias", rendant impossible de savoir ce qui se passe dans le pays ou dans le quartier d'à côté. Un journaliste tanzanien, dont les outils professionnels reposent entièrement sur la connectivité, a décrit comment la coupure de novembre 2025 a "complètement perturbé sa capacité à accomplir efficacement ses tâches". Ces témoignages pointent la même réalité : dans un environnement médiatique où le numérique est devenu l'infrastructure du journalisme, couper internet revient à couper la presse.

Les stratégies de résistance citoyenne

Face aux décisions autoritaires, les populations africaines ne sont pas restées passives. Dans de nombreux pays, les militants ont rapidement développé des stratégies de contournement. L'utilisation de VPN pour dissimuler la localisation et contourner les blocages géographiques s'est massivement répandue au Nigeria, en Éthiopie et au Cameroun lors des grandes coupures. Les connexions satellites notamment via Starlink, dont le déploiement sur le continent africain s'accélère depuis 2023 offrent un accès non contrôlé par les gouvernements. Des cartes SIM étrangères permettent dans certains contextes de basculer sur des réseaux non soumis aux restrictions nationales. Des sites miroirs, hébergés sur des serveurs situés hors des pays concernés, ont permis à des médias ciblés de maintenir leur présence en ligne. Ces résistances sont réelles et croissantes mais elles requièrent des compétences techniques et des ressources que la majorité des citoyens n'ont pas, créant une inégalité d'accès à la résistance elle-même.

Ce qui pourrait changer

Selon une analyse publiée par The Conversation en janvier 2026, trois catégories d'acteurs sont déterminantes pour endiguer les coupures. Les gouvernements doivent d'abord respecter les engagements pris devant les Nations Unies et l'Union Africaine, qui reconnaissent explicitement l'accès à internet comme un droit fondamental. La Commission africaine des droits de l'homme et des peuples a adopté en 2024 une résolution spécifique sur les coupures internet lors des élections (CADHP.Rés.580) une avancée normative encore peu appliquée. Les sociétés civiles nationales doivent ensuite exercer une pression continue sur les gouvernements et les entreprises de télécommunications, qui sont les acteurs techniques sans lesquels ces coupures seraient impossibles à mettre en œuvre. Ces entreprises souvent des multinationales internationales doivent être tenues responsables de leur participation à des décisions qui violent les droits de leurs propres clients. Enfin, les organisations de mesure africaines indépendantes CIPESA, Media Foundation for West Africa, Article 19 West Africa jouent un rôle croissant en documentant des coupures que les classements internationaux ne capturent pas, rendant visible ce que les gouvernements cherchent précisément à rendre invisible.

La coupure d'internet n'est pas une mesure technique. C'est un choix politique qui révèle la relation qu'un gouvernement entretient avec sa propre population et la confiance, ou l'absence de confiance, qu'il lui accorde. Chaque fois qu'un réseau s'éteint la nuit d'un scrutin, quelque chose de plus que le signal disparaît.

Bibliographie

Access Now. (2026, 31 mars). Resilience and resistance: Internet shutdowns in Africa in 2025. https://www.accessnow.org/keepiton

Commission africaine des droits de l'homme et des peuples. (2024). Résolution sur les coupures internet et les élections en Afrique (CADHP.Rés.580). https://www.achpr.org

CIPESA. (2024). State of internet freedom in Africa 2024. https://cipesa.org

Gabonactu.com. (2026, 23 février). Suspension des réseaux sociaux : levier de contrôle ou simple mesure technique ?https://gabonactu.com

KeepItOn / Columbia Global Freedom of Expression / Article 19 West Africa. (2024). Coupures d'internet en Afrique. https://www.accessnow.org/keepiton

Media Foundation for West Africa. (2019, 21 novembre). Les parties prenantes recommandent des stratégies pour lutter contre les perturbations et les coupures d'internet pendant les élections en Afrique. https://www.mfwa.org

Reporters Sans Frontières. (2024). RSF s'inquiète de la tendance des blocages d'internet compromettant le travail des journalistes en Afrique subsaharienne. https://rsf.org

RFI. (2024, 31 janvier). Les coupures d'internet et de réseaux sociaux coûteux pour l'économie africaine. https://www.rfi.fr

The Conversation. (2026, 8 janvier). Les coupures d'internet se multiplient de façon spectaculaire en Afrique : un nouveau livre explique pourquoi. https://theconversation.com/fr

We Are Tech Africa. (2026, 23 janvier). Coupures d'internet : l'UNESCO alerte face à une pratique encore répandue en Afrique. https://wearetechafrica.com

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