Il existe une image d'Épinal du campus africain : un amphithéâtre surpeuplé, des étudiants debout au fond, un micro qui grésille. Elle n'est pas fausse. Elle est simplement très incomplète, parce qu'elle ne dit rien de ce que ces étudiants font là, de ce qu'ils étudient, du diplôme qu'ils préparent, de celles et ceux qui manquent à l'appel, ni de ce que ces campus produisent comme savoir.
Or nous vivons un moment particulier. Le nombre d'étudiants inscrits dans l'enseignement supérieur à travers le monde est passé d'environ 100 millions en 2000 à 269 millions en 2024, selon le premier rapport de l'UNESCO sur les tendances mondiales de l'enseignement supérieur, publié en mai 2026 et couvrant 146 pays. L'Afrique participe pleinement à cette expansion : en 1970, tout le continent comptait 741 312 étudiants ; en 2017, ils étaient 14 654 968, et les effectifs d'Afrique subsaharienne avaient été multipliés par 37,9 en moins de cinquante ans. Aucune autre région du monde n'a connu une telle accélération.
Et pourtant, la même UNESCO rappelle que près de 80 % des jeunes d'Europe occidentale et d'Amérique du Nord accèdent aujourd'hui à l'enseignement supérieur, contre 9 % en Afrique subsaharienne, le niveau le plus bas du monde. Un rapport publié par la Mastercard Foundation et le World Data Lab avec l'Université du Cap aboutit au même ordre de grandeur par une autre voie : seuls 9 % des jeunes Africains de 15 à 35 ans avaient achevé un cursus d'enseignement supérieur en 2025, sur environ 530 millions de jeunes de cette tranche d'âge (35% de la population totale du continent).
Ces deux chiffres la croissance la plus rapide du monde et le taux d'accès le plus bas du monde coexistent sans se contredire, parce qu'ils ne mesurent pas la même chose. C'est précisément le problème. Le débat public africain sur l'université se déroule avec des statistiques que peu de gens savent lire, et dont beaucoup ignorent ce qu'elles recouvrent exactement : parle-t-on des universités publiques seulement ? Des BTS et des instituts techniques ? Des licences, des masters, des doctorats ? Des établissements privés, qui scolarisent parfois la majorité des effectifs d'un pays ?
Cet article propose donc un état des lieux des campus africains qui commence par cette question de méthode, avant d'examiner qui y entre, qui y reste, ce qu'on y étudie, qui circule entre eux et ce qu'ils produisent. Le fil directeur est simple : derrière un chiffre global qui ne dit rien, il y a des réalités très précises, et ce sont elles qui décident de l'avenir du continent.
Commençons par la plomberie statistique, parce qu'elle explique une grande partie des malentendus.
Le chiffre de 9 % que tout le monde cite est un taux brut de scolarisation au supérieur. Il rapporte l'effectif total des étudiants, quel que soit leur âge, à l'effectif du groupe quinquennal d'âge qui suit la fin du secondaire. Surtout, il couvre les niveaux 5 à 8 de la Classification internationale type de l'éducation. Autrement dit, un même chiffre additionne le titulaire d'un BTS en comptabilité à Cotonou, l'étudiante en troisième année de licence de droit à Yaoundé, le doctorant en agronomie à Nairobi et l'élève d'une école privée d'informatique à Abidjan.
Le questionnaire que l'Institut de statistique de l'UNESCO envoie chaque année aux États demande pourtant ce détail : nombre d'étudiants par sexe, par type d'établissement, public ou privé, et pour chaque niveau de la classification. Le problème n'est donc pas l'outil, c'est le renseignement. En 2015, l'information sur le nombre d'étudiants manquait pour 23 pays africains sur 54, dont le Nigeria. Pour une quinzaine d'autres pays, la donnée est absente la plupart des années.
Le privé est l'angle mort le plus sérieux. La part des étudiants inscrits dans un établissement privé varie de 4,2 % en Mauritanie à 60,8 % au Rwanda, et dans la plupart des pays l'enseignement supérieur privé reste très peu régulé et très mal documenté. Le Sénégal en offre un cas d'école : pour 2015, la donnée sur le privé est manquante dans la base internationale, alors que le rapport du ministère sénégalais permet de calculer 23,7 % d'étudiants dans le privé cette année-là, et 30,8 % l'année suivante. Le Mozambique, où les statistiques nationales sont publiées, montre à quel point l'enjeu est massif : sur 253 221 étudiants en 2023, 143 768 relevaient du public et 109 459 du privé, soit plus de 43 % des effectifs.
Une autre absence pèse lourd : la formation technique et professionnelle. Elle ne touche que 15 % des étudiants africains, une proportion très inférieure à la moyenne mondiale. Autrement dit, quand on parle du supérieur africain, on parle très majoritairement de formations universitaires générales, et très peu de formations courtes professionnalisantes.
Retenons donc une règle de lecture simple : les 9 % désignent l'ensemble du post-bac, et à l'intérieur de cet ensemble, l'université généraliste écrase tout le reste. La question n'est pas seulement « combien d'étudiants », mais « combien d'étudiants dans quel type de formation ».
On ne peut pas comprendre les effectifs universitaires africains sans regarder qui sort du lycée, puisque c'est là que se constitue le vivier.
Les chiffres sont sévères. Selon la stratégie d'éducation numérique de l'Union africaine, le taux d'achèvement moyen par pays est de 65 % dans le primaire, 41 % dans le premier cycle du secondaire et seulement 23 % dans le second cycle du secondaire en Afrique. En clair, sur dix enfants qui entrent à l'école, moins de trois achèvent le lycée. L'UNESCO et l'Union africaine estiment par ailleurs qu'un jeune sur deux en âge de fréquenter le second cycle du secondaire, soit 57,5 %, n'est pas scolarisé. Et près de 98 millions d'enfants africains en âge d'être scolarisés ne vont pas à l'école, tandis que neuf enfants scolarisés sur dix ne savent pas lire et comprendre un texte simple à l'âge de dix ans.
Cela change complètement la lecture du taux d'accès au supérieur. Il existe en réalité deux filtres successifs. Le premier est l'achèvement du lycée ; le second est le passage du lycée à l'université. L'Institut de statistique de l'UNESCO avait déjà documenté cet écart : en 2008, le taux brut de scolarisation du second cycle du secondaire en Afrique subsaharienne atteignait 27 %, contre 6 % pour le supérieur, alors qu'au niveau international le premier vaut à peu près le double du second. Un écart aussi important signifie qu'un grand nombre de bacheliers remplissant les conditions d'entrée à l'université n'y accèdent pas.
Cette file d'attente a un nom sur les campus : l'année blanche. Des bacheliers attendent une rentrée entière avant de commencer, découragés au point de préférer un concours administratif ou un emploi. Ce n'est pas une anecdote : c'est le symptôme d'une capacité d'accueil saturée en amont même de la salle de cours.
Un dernier chiffre, contre-intuitif, éclaire le financement de ce goulot. Dans 16 pays sur 19 ayant transmis des données à l'UNESCO en Afrique subsaharienne, la dépense publique par étudiant du supérieur représentait entre 1 et 10 fois celle par élève du secondaire. Au Burkina Faso, la dépense publique par étudiant du supérieur équivalait à 307 % du PIB par habitant, contre 30 % pour un élève du secondaire ; en Éthiopie, en Guinée et à Madagascar, le rapport allait de 13 à 72 fois. Le continent dépense donc beaucoup par tête pour très peu d'étudiants, tout en finançant insuffisamment le niveau qui alimente ces effectifs.
Une fois entré, où va l'étudiant africain ? La réponse tient en une image : une base large, un milieu qui se resserre, un sommet minuscule.
Au niveau mondial, le taux brut de diplomation a progressé de 22 % à 27 % entre 2013 et 2024, et l'UNESCO souligne qu'en Afrique subsaharienne les difficultés de réussite universitaire restent particulièrement marquées, en raison des contraintes économiques, du manque d'encadrement académique et des inégalités sociales. Autrement dit, beaucoup entrent en licence, moins en sortent diplômés.
Le doctorat est le point le plus critique. Le CEPED décrit une fragilité peu visible : l'Afrique, et notamment la région subsaharienne, ne forme pas encore assez de docteurs pour encadrer durablement ses propres étudiants, au moment même où le doctorat stagne voire recule dans les pays de l'OCDE. L'exemple sud-africain est parlant, car il vient du pays le mieux doté du continent : au milieu des années 2010, l'Afrique du Sud délivrait environ 43 000 diplômes de niveau licence, 5 300 masters et 1 600 doctorats par an, quand son plan national de développement visait 6 000 doctorats annuels en 2030. Ailleurs, l'obstacle est double : un sous-financement qui prive les doctorants de laboratoires, de bibliothèques et parfois d'accès à Internet, et une pénurie de directeurs de thèse qualifiés très inférieure au nombre de doctorants.
À cette étroitesse interne s'ajoute une fuite au sommet : environ 10 % de chaque cohorte d'Africains subsahariens diplômés du second cycle universitaire quittent le continent, ce qui laisse un nombre très faible de chercheurs dans la plupart des pays.
Il faut donc retenir que le campus africain est aujourd'hui essentiellement un campus de premier cycle. C'est une bonne nouvelle en termes d'accès, et une difficulté majeure en termes de renouvellement du corps enseignant : les docteurs d'aujourd'hui sont les encadrants des millions d'étudiants de 2035.
La question féminine à l'université africaine est souvent posée en termes de retard. Elle gagne à être posée en termes de trajectoire, car la trajectoire est nettement ascendante et c'est ce qui la rend intéressante.
Le point de départ est connu : l'Afrique subsaharienne demeure la seule région du monde où la parité n'est pas encore atteinte dans l'enseignement supérieur, alors qu'au niveau mondial les femmes sont désormais plus nombreuses que les hommes, avec 112 femmes inscrites pour 100 hommes. En Afrique subsaharienne, 8 % des femmes de la classe d'âge concernée s'inscrivent à l'université, contre 11 % des hommes.
Mais l'écart se referme, et vite dans certains systèmes. Le Mozambique comptait en 2023 134 771 étudiants et 118 456 étudiantes, soit une quasi-parité dans un pays dont le taux d'accès reste faible. Au Maroc, 37 % des étudiants internationaux accueillis, très majoritairement africains, sont des filles. Et du côté de la recherche, la progression sénégalaise est spectaculaire : la part des femmes dans le vivier de chercheurs y est passée de 10 % à 29 % entre 2006 et 2015. Aujourd'hui, les femmes représentent 31,5 % des chercheurs d'Afrique subsaharienne, contre 29,1 % en 2011, soit pratiquement la moyenne mondiale de 31,7 %.
Le vrai sujet n'est donc pas l'entrée, c'est la déperdition à chaque étage. En Afrique, les femmes représentent plus de la moitié des diplômés en sciences au niveau licence, 53 %, mais 43 % au niveau master et seulement 28 % au niveau doctorat.Les femmes sont majoritaires en licence scientifique et deviennent minoritaires en thèse. On retrouve exactement le même décrochage dans les formations panafricaines d'élite : l'Université panafricaine de l'Union africaine a délivré 2 549 diplômes de master et de doctorat depuis 2014, dont 856 à des femmes et 1 693 à des hommes.
Les filières racontent la même histoire, en plus nuancé qu'on ne le croit. Contrairement à une idée reçue, les universités africaines affichent la plus forte proportion de diplômées en sciences, technologies, ingénierie et mathématiques au monde : un rapport conjoint du Times Higher Education et de l'UNESCO, fondé sur les données de 776 universités, situe cette part à 47 % en Afrique, contre 42 % en Europe, 41 % en Asie et en Amérique du Sud, 39 % en Amérique du Nord et 38 % en Océanie. Mais cette moyenne cache une répartition très inégale entre disciplines : au niveau mondial, les femmes représentent 57 % des diplômés en sciences naturelles, mathématiques et statistiques, mais seulement 28 % en ingénierie, industrie et construction et 30 % en informatique. En Afrique subsaharienne, la part de femmes diplômées des filières d'ingénierie reste inférieure à 30 % dans de nombreux pays. Une enquête menée dans neuf universités phares du continent mesurait des inscriptions féminines en sciences et technologies allant de 25 % à l'Université Eduardo Mondlane de Maputo à 45 % à l'Université du Cap et à l'Université de Maurice.
Les filières courtes ajoutent une couche supplémentaire. Comme l'enseignement technique et professionnel ne concerne que 15 % des étudiants africains et reste concentré dans des spécialités industrielles, il capte peu de jeunes femmes, alors même qu'il constitue la voie la plus directe vers l'emploi. Pendant ce temps, dans un pays comme le Mozambique, les sciences sociales, la gestion et le droit restent les domaines les plus demandés, dans le public comme dans le privé, et ce sont des filières longues, peu sélectives et peu articulées au marché du travail.
L'effet sur la recherche est mécanique. Les femmes constituent environ 30 % des chercheurs en sciences en Afrique subsaharienne, et elles restent sous-représentées dans les études doctorales comme aux postes de direction universitaire. Une enquête menée auprès de 163 docteures issues de 40 universités africaines dans 17 pays montre d'où vient le blocage : plus de 60 % ont connu un stress financier pendant leur thèse et plus de la moitié se sont senties mal préparées à l'entrée du programme, alors que 95 % se disaient confiantes dans leur capacité à réussir. Le problème n'est pas la motivation, c'est l'infrastructure de soutien.
La conclusion pratique est nette : les politiques d'accès ont produit des résultats, les politiques de maintien et de financement doctoral restent à construire.
On a longtemps résumé la mobilité étudiante africaine à un mouvement vers le Nord. Ce n'est plus tout à fait juste. Un nombre croissant d'étudiants africains se forment dans un autre pays africain, et quelques pôles d'accueil se sont structurés au point de devenir des destinations assumées.
L'Afrique du Sud reste le premier pôle, accueillant historiquement autour de 22 % des étudiants étrangers originaires d'Afrique subsaharienne. Elle est suivie de l'Égypte, puis du Maroc, qui s'est explicitement donné pour objectif de devenir un hub continental. Plus de 85 % des étudiants internationaux inscrits au Maroc sont africains ; le pays accueillait 24 226 étudiants internationaux en 2019-2020 et a rapidement rattrapé les pertes de la période Covid. Plus de 12 000 étudiants étrangers ont bénéficié de bourses du Royaume via l'Agence marocaine de coopération internationale pour la seule année 2019-2020, 85 % des étudiants africains de l'AMCI étant boursiers, et plus de 23 000 étudiants d'Afrique subsaharienne ont été diplômés d'universités marocaines en vingt ans. Le Gabon, la Côte d'Ivoire et le Sénégal en sont les principaux pays d'origine, et ces étudiants sont surtout présents dans les filières scientifiques et techniques.
D'autres pôles montent vite. Le Sénégal est le deuxième pays d'accueil intra-zone en Afrique subsaharienne, devant le Kenya, le Ghana et le Cameroun. Le Ghana et l'Ouganda sont devenus des destinations à part entière. Le Rwanda a multiplié par sept le nombre d'étudiants étrangers accueillis, essentiellement africains, entre 2016 et 2024.
Des établissements de référence commencent à jouer le rôle d'aimants continentaux, ce qui est nouveau. L'Université Mohammed VI Polytechnique accueille 12 % d'étudiants étrangers, majoritairement subsahariens, se classe première université d'Afrique du Nord et quatrième du continent au classement Times Higher Education 2026, et ouvre une antenne à Yamoussoukro, en Côte d'Ivoire. L'African Leadership University au Rwanda, les instituts de l'Université panafricaine répartis entre le Kenya, le Nigeria, le Cameroun et l'Algérie, ou encore l'Université du Cap et l'Université du Ghana, structurent progressivement une offre panafricaine de niveau master et doctorat.
| Pôle d'accueil | Ce qui l'attire | Signal récent |
|---|---|---|
| Afrique du Sud | Offre complète du premier cycle au doctorat, recherche | Premier pays africain d'accueil, mais attractivité en repli |
| Égypte | Coût, réseaux arabophones et subsahariens, médecine | Deuxième destination du continent |
| Maroc | Bourses d'État, langue française, filières scientifiques | Plus de 85 % d'étudiants internationaux africains |
| Sénégal | Deuxième pôle intra-zone subsaharien, UCAD | Deuxième pays d'accueil d'Afrique subsaharienne |
| Rwanda | Politique volontariste de hub éducatif | Étudiants étrangers multipliés par sept entre 2016 et 2024 |
| Ghana et Ouganda | Anglophonie, coût, montée des masters | Nouvelles destinations reconnues |
Il faut cependant se garder de tout triomphalisme. Cette régionalisation reste minoritaire et fragile. Environ un étudiant subsaharien mobile sur cinq seulement étudie sur le continent, et la mobilité intra-régionale a reculé de 14 % en cinq ans, tandis que le nombre de subsahariens accueillis dans l'Union européenne progressait de 49 %. Les obstacles sont identifiés : la reconnaissance des diplômes, les visas et le financement. La Convention d'Addis, qui organise la reconnaissance mutuelle des qualifications entre États africains, est entrée en vigueur en décembre 2019 mais n'était ratifiée que par 14 pays. L'UNESCO déploie par ailleurs un « Passeport de qualifications », déjà mis en œuvre au Kenya, en Ouganda, en Zambie et au Zimbabwe, pour faire reconnaître les diplômes des réfugiés et personnes déplacées.
Autrement dit : les hubs existent, les étudiants sont prêts, ce sont les tampons administratifs et les bourses qui manquent.
Un campus ne forme pas seulement, il produit. Et c'est sur ce terrain que le retard est le plus net.
La production scientifique africaine représenterait environ 1 % de la recherche mondiale selon le Rapport de l'UNESCO sur la science 2021, avec une concentration très forte sur deux domaines, l'agriculture et la santé, qui pèsent plus de 80 % du total. La dynamique est pourtant positive : la part africaine des publications mondiales est passée de 1,5 % en 2005 à 3,20 % en 2016, et le volume africain a progressé de 61 236 à 92 133 publications entre 2015 et 2019, la seule Afrique subsaharienne passant de 30 805 à 47 374 publications.
La cause structurelle est budgétaire. Le continent consacre 0,6 % de son PIB à la recherche et développement, contre 1,79 % en moyenne mondiale, et la part de l'Afrique subsaharienne dans la dépense mondiale de R&D a même légèrement reculé, de 0,44 % à 0,42 % entre 2014 et 2018. Sur les brevets, l'Afrique détenait 0,8 % des demandes déposées dans le monde en 2012, dont les trois quarts par des non-résidents.
À cela s'ajoute un facteur rarement discuté : la langue. Les grands index bibliométriques valorisent l'anglais. Un sociologue publiant en français à Dakar, un économiste publiant en portugais à Luanda, un chercheur publiant en arabe à Tunis produisent des savoirs bien réels qui, statistiquement, comptent peu. Le « 1 % » mesure donc autant une invisibilité qu'une faiblesse.
C'est précisément pour cela que les champs fédérateurs comptent. Le CODESRIA, Conseil pour le développement de la recherche en sciences sociales en Afrique, fondé à Dakar en 1973, fonctionne depuis plus de cinquante ans comme le lieu où les sciences sociales africaines se pensent en Afrique, en publiant en français, en anglais, en arabe et en portugais. L'Université panafricaine applique la même logique à la formation, en recrutant dans les six langues de travail de l'Union africaine arabe, anglais, français, portugais, swahili et espagnol, auprès des cinquante États membres. Les études africaines, l'histoire, la linguistique des langues du continent, l'archéologie ou l'écologie des grands bassins sont des disciplines qui n'ont aucun sens enfermées dans une seule langue ou une seule frontière : ce sont les seuls objets qui obligent réellement les campus africains à travailler ensemble.
Le premier défi est le financement, et il est de deux ordres. Il y a le manque absolu de ressources : l'UNESCO estime que 77 milliards de dollars supplémentaires seraient nécessaires chaque année pour que les pays africains atteignent leurs objectifs éducatifs, alors même que l'aide au développement consacrée à l'éducation en Afrique subsaharienne a chuté de 23 % sur la dernière année enregistrée. Et il y a la question, plus délicate, de la répartition : dépenser jusqu'à 307 % du PIB par habitant pour un étudiant du supérieur pendant qu'on dépense 30 % pour un élève du secondaire revient à financer très bien un très petit nombre, tout en asséchant le vivier qui alimentera les promotions suivantes. L'UNESCO appelle d'ailleurs à des modèles de financement plus innovants pour garantir un accès équitable face à la pression démographique.
Le deuxième défi est l'encadrement. Il ne sert à rien d'ouvrir des places si personne ne peut enseigner devant. Or les universités africaines manquent de docteurs, manquent de directeurs de thèse, et perdent environ 10 % de chaque cohorte de diplômés de second cycle qui quitte le continent. Le Cadre de politique migratoire de l'Union africaine pour 2018-2027 évalue à environ 70 000 le nombre de professionnels hautement qualifiés que l'Afrique perd chaque année. Il serait injuste de n'y voir qu'une perte : ces départs constituent des diasporas scientifiques qui donnent à la recherche africaine une visibilité internationale qu'elle n'aurait pas autrement. Mais la circulation des cerveaux ne devient un atout que si elle est organisée co-directions de thèses, postes associés, projets communs financés et elle l'est aujourd'hui de façon très symbolique.
Le troisième défi est la régulation du privé. Le secteur privé a absorbé une part considérable de la croissance des effectifs, et c'est une bonne chose en termes de capacité d'accueil. Le problème est qu'il demeure très peu régulé et très mal documenté dans la plupart des pays, avec des écarts nationaux extrêmes. Sans assurance qualité ni collecte de données fiables, le risque est double : des diplômes peu reconnus à l'extérieur, et des inégalités sociales aggravées, puisque l'accès au privé dépend du revenu des familles.
Le quatrième défi est celui des données, et il conditionne tous les autres. On ne pilote pas ce qu'on ne mesure pas. Tant que près de la moitié des pays africains ne transmettent pas leurs effectifs complets, tant que le privé échappe au recensement, les stratégies continentales resteront construites sur des ordres de grandeur.
Le cinquième défi est l'adéquation à l'emploi, et c'est celui que les étudiants ressentent le plus directement. Chaque année, 11 millions de jeunes Africains entrent sur le marché du travail, mais 40 % d'entre eux ne disposent pas des compétences nécessaires et basculent vers le chômage ou l'informel ; plus d'un jeune de 15 à 24 ans sur quatre n'est ni en emploi, ni en études, ni en formation. Une part de la réponse tient à l'enseignement technique et professionnel, aujourd'hui limité à 15 % des étudiants, et une autre à la modernisation des programmes et au partenariat avec l'industrie.
Le sixième défi est arrivé très vite : le numérique et l'intelligence artificielle. L'enseignement supérieur à distance est probablement la seule voie permettant de démultiplier la capacité d'accueil sans multiplier les bâtiments, comme l'a montré l'expérience d'adaptation improvisée des établissements africains pendant la pandémie. Mais cette voie suppose des investissements informatiques, pédagogiques et organisationnels réels. Et la vague suivante est déjà là : en 2025, seule une université sur cinq dans le monde disposait d'une politique officielle encadrant l'usage de l'intelligence artificielle dans l'enseignement supérieur. Sur ce terrain, les campus africains ne sont pas en retard : tout le monde improvise. C'est une fenêtre rare.
Ces défis ne sont pas orphelins de stratégie. L'Union africaine a produit un cadre politique explicite, que peu d'étudiants connaissent alors qu'il les concerne directement.
L'Agenda 2063, feuille de route continentale sur cinquante ans, affirme qu'investir dans l'enseignement supérieur permettra de constituer le capital humain nécessaire à des économies modernes et compétitives, et fixe un objectif chiffré : dans l'Afrique de 2063, au moins 70 % des diplômés du secondaire devront poursuivre des études supérieures, dans des institutions techniques et professionnelles ou dans des universités. Rappelons que le taux brut de scolarisation au supérieur tournait autour de 10 % au moment où cet objectif a été formulé. L'écart entre l'ambition et le réel est la mesure exacte du chantier.
La Stratégie continentale de l'éducation pour l'Afrique, CESA 16-25, a traduit cette ambition en douze objectifs stratégiques, avec un principe directeur explicite : l'harmonisation des systèmes d'éducation et de formation est indispensable à la mobilité intra-africaine et à l'intégration académique. L'Association des universités africaines a été désignée pour coordonner le volet enseignement supérieur de cette stratégie. En février 2025, les chefs d'État et de gouvernement ont adopté une nouvelle stratégie, CESA 26-35, couvrant la période 2026-2035, organisée autour de six domaines stratégiques et vingt objectifs. S'y ajoutent la Stratégie pour la science, la technologie et l'innovation en Afrique, STISA-2024, et la stratégie continentale pour l'enseignement technique et professionnel.
Les instruments existent donc : la Convention d'Addis pour la reconnaissance des diplômes, l'Université panafricaine pour la formation doctorale, CESA pour l'harmonisation, STISA pour la recherche. Ce qui manque n'est pas le texte, c'est la ratification, le financement et le suivi. Quatorze ratifications de la Convention d'Addis sur cinquante-quatre pays, cela signifie qu'un diplôme obtenu dans la majorité des pays africains n'est toujours pas automatiquement reconnu chez le voisin.
Reste la question qui justifie tout le reste : à quoi servent ces millions de diplômés ?
Le cadrage économique est brutal. L'Afrique subsaharienne devra créer environ 25 millions d'emplois par an sur les vingt-cinq prochaines années pour suivre sa croissance démographique, alors que près de 73 % des emplois actuels restent concentrés dans des activités à faible valeur ajoutée. Or, à mesure que les économies africaines se tournent vers les services et l'industrie, les compétences requises deviennent plus spécialisées, ce qui rend la faiblesse du taux d'accès au supérieur d'autant plus préoccupante.
L'enseignement supérieur agit à trois niveaux. Il forme les professionnels dont les systèmes de santé, d'éducation, d'énergie et d'agriculture ont besoin : rappelons que 15 millions d'enseignants doivent être recrutés d'ici 2030 pour atteindre l'objectif d'un enseignement primaire et secondaire universel en Afrique, et que ces enseignants sont eux-mêmes formés par des formateurs de niveau universitaire. Il produit la recherche appliquée aux problèmes du continent, en santé, en agriculture et en technologie, domaines où l'Afrique concentre déjà l'essentiel de sa production scientifique. Et il crée des entreprises : l'un des leviers les plus cités pour l'emploi des jeunes est l'orientation vers les filières porteuses et vers l'entrepreneuriat, à condition que les établissements modernisent leurs programmes et renforcent leurs partenariats avec l'industrie.
Cette chaîne ne fonctionne que si elle est complète. Un pays qui forme des licenciés sans docteurs finit par importer ses enseignants. Un pays qui forme des docteurs sans laboratoires les exporte. Un continent qui forme des diplômés sans reconnaissance mutuelle des diplômes les envoie travailler ailleurs. C'est en ce sens que l'intégration universitaire africaine n'est pas un supplément d'âme panafricaniste : c'est la condition technique pour que l'investissement éducatif du continent profite au continent.
L'état des lieux tient en quelques constats.
Les campus africains connaissent la croissance d'effectifs la plus rapide du monde, mais cette croissance est mal mesurée, largement privée et mal répartie entre filières. Le goulot d'étranglement décisif n'est pas l'université, c'est le lycée, puisque moins d'un quart d'une cohorte achève le second cycle du secondaire. La pyramide des diplômes est très large à la base et très étroite au sommet, ce qui met en danger la capacité du continent à former ses propres encadrants. Les femmes ont massivement investi les premiers cycles, y compris scientifiques, mais décrochent à chaque étage supérieur, et cela se paie directement en production de recherche. La mobilité intra-africaine progresse autour de pôles réels Afrique du Sud, Égypte, Maroc, Sénégal, Rwanda, Ghana, Ouganda mais reste freinée par des obstacles purement administratifs. Et les instruments politiques continentaux existent déjà ; ils attendent d'être appliqués.
Pour les étudiants qui lisent ces lignes au moment de choisir une filière, une remarque pour finir. Vous appartenez à la plus grande cohorte étudiante de l'histoire du continent, et vous entrez dans un système en train de se construire sous vos pieds. Choisir un master à Nairobi, à Rabat, à Kigali, à Maputo ou à Dakar n'est pas un second choix par rapport à Paris ou à Londres. C'est une décision qui construit, campus après campus, quelque chose qui n'existe pas encore.
Effectifs, prospective et méthode statistique
Accès, secondaire et emploi des jeunes
Femmes, filières et recherche
Mobilités et hubs africains
Production scientifique et institutions panafricaines