"Les barreaux les plus solides sont ceux qui n'existent pas."
Soixante ans.
Soixante ans de constitutions. De classements. De certifications. Soixante ans à produire les preuves d'une liberté.
MOKAM a vingt-deux ans. Il est étudiant à l'Université de Maroua, dans le Nord du Cameroun. Il a décidé de devenir journaliste, sans rédaction pour le recruter ni formation formelle pour le certifier. Il a lancé un blog. Il couvre les élections locales, les tensions communautaires, ce que les grands titres ne descendent pas couvrir. Ses articles ont circulé. Ses lecteurs ont augmenté. Très vite, il est devenu inarrêtable.
Une nuit de scrutin, son réseau s'est éteint.
Six heures.
Son article ne sera pas lu. Aucun décret. Aucune arrestation. Aucune descente. Juste un froid lisse.
En 2024, quinze pays africains ont coupé leur internet lors d'élections ou de crises politiques — un record absolu depuis que les données existent (Access Now, 2025). La même année, plusieurs d'entre eux progressaient dans le classement de Reporters Sans Frontières. Le journaliste emprisonné fait chuter un score. Le réseau coupé la nuit d'un scrutin n'a aucune case dans aucun formulaire.
L'information disparaît. Le classement, lui, progresse.
MOKAM le sait. Il a juste appris à ne plus s'en étonner.
Cette tutelle ne se dénonce plus — elle se respire. Hier, le pouvoir brisait la plume pour imposer le silence ; aujourd'hui, la presse cultive son silence pour mieux mimer sa plume libre. Ce n'est plus une presse qui montre ses chaînes. C'est une presse qui enchaîne son regard pour donner le spectacle de la liberté.
Ce paradoxe a un nom. Pas la censure classique, brutale, visible, contestable. Ce dont il est question ici ne laisse aucune trace. Aucune empreinte. Aucune case dans aucun formulaire. Une presse sous tutelle dont la liberté est définie de l'extérieur, certifiée par des critères calibrés ailleurs, et qui a appris à performer cette liberté pour que le regard qui la juge ne voie pas le froid.
En 1972, Mongo Beti publie Main basse sur le Cameroun. Le livre documente avec précision les mécanismes du néocolonialisme au Cameroun — la corruption, la violence d'État, la complicité française dans le maintien d'un régime clientéliste. Il est interdit, non pas à Yaoundé, mais à Paris, à la demande de Yaoundé (Beti, 2010). Ce qui est censuré, ce n'est pas seulement un livre — c'est la preuve que la censure africaine pouvait être exercée depuis Paris, avec les instruments juridiques français, au nom d'un État africain qui avait appris à utiliser le système de ses anciens colonisateurs contre sa propre presse. La cage était déjà là. Les barreaux portaient juste un autre nom. Et ils portaient un nom français.
Cet article défend une thèse précise : la bataille pour la liberté de la presse en Afrique est inachevée non parce que le continent retarde sur un idéal universel, mais parce qu'elle est conduite avec les instruments de ceux qui ont construit la norme.
1. L'indice comme cage
"Ce qu'on ne mesure pas, on finit par croire qu'il n'existe pas."
Reporters Sans Frontières. Des frontières sans reporters.
Une organisation parisienne, sans mandat électif, sans légitimité continentale, qui certifie chaque année ce que vaut la liberté de la presse à Douala, à Lagos, à Addis-Abeba. Des reporters qui n'y sont pas. Des frontières qu'ils ont tracées quand même. Personne ne leur a demandé. Personne ne les a élus. Ils se sont levés.
Et nos États se sont assis pour être jugés.
C'est là que commence la tutelle. Pas dans la censure. Dans l'acceptation.
Douala parle fulfuldé. RSF ne l'entend pas.
Francis Nyamnjoh l'a démontré avec rigueur : les critères libéraux de la liberté de la presse, transposés en Afrique, mesurent la conformité à une architecture institutionnelle qui ne correspond pas aux formes réelles de circulation de l'information sur le continent (Nyamnjoh, 2005). La radio communautaire qui informe dix millions de ruraux n'entre dans aucune rubrique. La presse en langues nationales n'a aucune case. Le radio trottoir dakarois, les radios fulfuldé du Nord-Cameroun, les réseaux d'information orale qui traversent les marchés de Maiduguri à Douala — invisibles aux indices parce qu'ils refusent structurellement d'être indexés.
Un pays peut progresser de dix places dans le classement pendant que l'unique voix qui parle à ces millions-là est rachetée discrètement par un homme d'affaires proche du régime. L'événement ne sera ni documenté, ni comptabilisé, ni visible. La presse africaine est libre. RSF le dit. Ce qu'elle informe réellement, RSF ne le voit pas.
La liberté construite pour l'exportation.
Ce que Nyamnjoh décrit comme une inadéquation structurelle, Célestin Monga le retourne en révélation politique : dans les sociétés postcoloniales africaines, la conformité aux normes démocratiques externes est devenue une ressource délibérément mobilisée par les élites pour légitimer leur pouvoir vers l'extérieur tout en le consolidant à l'intérieur (Monga, 1994). Nos États n'ont pas échoué à construire une presse libre. Ils ont réussi à construire l'apparence d'une presse libre pour ceux qui distribuent les certifications. Ce sont deux projets entièrement différents. Confondre les deux est précisément ce que la tutelle attend de nous.
Les textes recommandés sont adoptés. Les organes exigés sont créés. Une presse privée prolifère, suffisamment libre pour paraître pluraliste, suffisamment fragile pour rester docile. Le classement progresse. Le contrôle reste. Et personne ne peut rien dire, parce que formellement, tout est en ordre. Ce n'est pas de la négligence. C'est de la maîtrise.
La cage que l'indice appelle liberté.
Si un indice de liberté de la presse avait existé en 1972, le Cameroun y aurait peut-être figuré honorablement : les textes étaient en place, une certaine presse existait, et la censure avait été réalisée non par Yaoundé mais par Paris. La cage était déjà là. Et l'indice l'aurait appelée liberté. Cinquante ans plus tard, il continue. Et nous aussi.
2. La censure qui ne censure pas
"On n'emprisonne plus les journalistes. On restreint le signal."
La nuit où MOKAM a publié, personne n'a été arrêté. C'est pire.
Quand on arrête un journaliste, il y a un mobile. Un nom sur une liste. Une photo qui circule. Une rédaction en solidarité. Une case dans un formulaire RSF. La violence est visible — elle peut être montrée, dénoncée, combattue. Quand on coupe le fil, il n'y a rien. Pas de corps. Pas de liste. Pas de photo. Juste un article que personne n'a lu, dans un silence que personne n'a officiellement ordonné. La violence est parfaite, précisément parce qu'elle n'en a pas le visage.
On n'emprisonne plus les journalistes. On emprisonne leur signal. On ne poursuit plus la presse. On poursuit des publications. On ne ferme plus les journaux. On les achète.
L'espace effacé ne laisse aucune empreinte.
Hannah Arendt l'avait formulé : ce qui détruit la transmission de la vérité politique n'est pas toujours la production d'un faux, c'est la suppression des conditions dans lesquelles la vérité peut circuler (Arendt, 1972). L'Éthiopie en a fait une doctrine : trente coupures en dix ans, synchronisées avec les opérations militaires dans les régions Amhara et Oromo, aucun journaliste emprisonné, aucun décret visible, zéro ligne dans le classement RSF. La Tanzanie en a fait une économie : 80 000 sites bloqués, X suspendu 160 jours, 165 millions de dollars perdus — et le classement progresse (Access Now, 2025). Le Sénégal, référence francophone, a connu cinq coupures politiques en trois ans. Le Cameroun a reproduit le même schéma lors des tensions électorales de 2025 (CADHP, 2024). L'information disparaît proprement. Le classement progresse proprement. Ce n'est pas une coïncidence. C'est une méthode.
La loi qui vise tout le monde vise les journalistes.
Des infractions aux contours volontairement flous — "fausses informations", "déstabilisation", "atteinte à la sécurité nationale" — applicables à n'importe quelle publication en ligne, avec des peines disproportionnées. Nigeria, Tanzanie, Soudan du Sud, Zambie : la vague est continentale et l'architecture est commune. Ces lois ne mentionnent pas la presse. Elles n'ont pas besoin de le faire. Un journaliste qui ne publie pas par peur d'une poursuite cybercriminelle ne figure dans aucune liste de journalistes censurés. Il est libre, selon les indices. Il se tait, dans la réalité. La loi ne censure pas. Elle refroidit. Et le froid ne laisse aucune empreinte dans aucun classement.
Ce qui se rachète ne se censure plus.
On ne ferme plus les journaux. On les achète. Lyombe Eko l'a documenté avec précision : la libéralisation des années 1990 n'a pas mis fin au contrôle — elle l'a privatisé (Eko, 2012). L'éditorial d'un titre racheté ne bascule pas brutalement. Il se recalibre, imperceptiblement, jusqu'à ce que la ligne éditoriale ressemble à de la liberté. Et n'en soit plus une. On ne brise plus la plume. On la rachète. Et une plume rachetée écrit exactement ce qu'on attendait d'elle, sans qu'aucun décret n'ait jamais été signé. Sans qu'aucun score n'ait jamais chuté.
Trois instruments. Une seule architecture. Ils opèrent dans l'angle mort exact des critères qui certifient la liberté. La tutelle a compris ce que les indices regardent. Elle s'est installée là où ils ne regardent pas. MOKAM, cette nuit-là, était dans cet angle mort. Son article aussi.
3. Écrire sans permission
"La liberté de la presse ne se réclame pas. Elle se pratique."
Le rêve attend que la cage s'ouvre. Le rebelle écrit depuis l'intérieur.
Ce renversement n'est pas rhétorique. Il est historique. Chaque fois que la presse africaine a produit quelque chose de réel — pas un score, pas un classement, quelque chose de réel — c'était par des gens qui avaient regardé la cage en face et décidé qu'elle n'existait pas pour eux. Pas par naïveté. Par lucidité. Ils savaient exactement ce que ça allait coûter. Ils écrivaient quand même.
Ceux qui n'ont pas demandé la permission.
Beti n'était pas utopiste. Il était le seul lui dans la pièce. Tout le monde savait ce que le régime de 1972 faisait au Cameroun. Les diplomates savaient. Les journalistes parisiens savaient. L'idéal, c'était de croire que le silence était neutre. La réalité, c'était d'écrire Main basse sur le Cameroun en sachant exactement ce que ça allait coûter. Pius Njawé n'était pas illusionniste non plus. Il se doutait que Le Messager serait saisi, que le régime ne reculerait pas. Il publia — pas parce qu'il croyait gagner, mais parce qu'il refusait que la réalité de ses lecteurs disparaisse sans être nommée. Le radio trottoir, documenté par Nyamnjoh comme forme de résistance épistémique, obéit à la même logique : une information qui circule hors de tout cadre certifiable précisément parce qu'elle refuse la légitimité formelle (Nyamnjoh, 2005). Pas d'idéalisme. Pas d'illusion. Juste le refus pratique, quotidien, de reconnaître à la cage le droit d'exister.
La presse africaine était libre avant RSF. Elle le sera après.
Mesurer sans permission, c'est déjà la liberté.
Les organisations africaines qui construisent aujourd'hui leurs propres outils de mesure — CIPESA pour les coupures internet, la Media Foundation for West Africa pour les violences contre les journalistes — ne complètent pas RSF. Elles refusent de lui demander la permission de mesurer. En 2024, le rapport annuel de CIPESA a documenté 27 coupures internet en Afrique subsaharienne que les classements internationaux n'avaient pas enregistrées — révélant l'existence d'une géographie du contrôle invisible aux instruments qui certifient la liberté. C'est le même geste que Beti en 1972. Le même geste que Njawé à Douala. L'idéaliste aurait attendu que RSF élargisse ses critères. Le réaliste construit ses propres critères et commence à mesurer. Ce n'est pas de l'héroïsme. C'est la reconnaissance lucide que personne d'autre ne nommera ce qui se passe ici, depuis ici, pour ceux qui vivent ici.
Une presse qui mesure elle-même ce qui lui arrive est une presse qui a cessé d'être sous tutelle. Pas parce qu'elle a obtenu la permission. Parce qu'elle a cessé de la demander.
Ce que ça impose à la génération actuelle.
Un journaliste camerounais qui couvre les élections tanzaniennes. Un média sénégalais qui documente les coupures éthiopiennes. Une rédaction qui publie sans se demander si son article passera l'indice, et commence à se demander si ses lecteurs auront accès à ce qu'ils ont besoin de savoir. Ce ne sont pas des actes héroïques. Ce sont des actes normaux, pratiqués comme si la tutelle n'existait pas, jusqu'à ce qu'elle finisse par ne plus exister. L'idéal n'est pas d'attendre la fin de la tutelle pour écrire librement. C'est d'écrire librement pour que la tutelle cesse.
La liberté de la presse africaine n'a pas besoin d'être certifiée par Paris ou Stockholm. Elle a besoin d'être pratiquée à Douala, à Lagos, à Addis-Abeba. Sans permission. Et sans s'étonner que personne ne l'ait accordée.
CONCLUSION
"La presse africaine sera libre le jour où elle cessera de demander si elle l'est."
MOKAM n'est pas une métaphore. Il est réel, il existe, et la prochaine nuit de scrutin, quelqu'un passera un appel. Pas un décret. Un appel. Son réseau s'éteindra. Son article ne sera pas lu. Et quelque part à Paris, un algorithme actualisera un score.
La presse sous tutelle ne craint pas les classements. Elle les fabrique.
Ce que MOKAM écrira malgré tout, cette nuit-là, sur un réseau rallumé, pour des lecteurs qui attendent — c'est ça, la liberté de la presse africaine. Pas le score. Mais l'acte.
RÉFÉRENCES
Access Now. (2025). Emboldened offenders, endangered communities: Internet shutdowns in 2024. Access Now / coalition #KeepItOn. https://www.accessnow.org/keepiton
Arendt, H. (1972). Du mensonge en politique. Calmann-Lévy.
Beti, M. (2010). Main basse sur le Cameroun : Autopsie d'une décolonisation (éd. originale 1972). La Découverte.
Commission africaine des droits de l'homme et des peuples. (2024). Résolution sur les coupures internet et les élections en Afrique (CADHP.Rés.580). CADHP.
CIPESA. (2024). State of internet freedom in Africa 2024. Collaboration on International ICT Policy for East and Southern Africa. https://cipesa.org/state-of-internet-freedom-in-africa-2024
Eko, L. (2012). New media, old regimes: Case studies in comparative communication law and policy. Lexington Books.
Media Foundation for West Africa. (2024). Annual report on media freedom in West Africa. MFWA. https://www.mfwa.org
Monga, C. (1994). Anthropologie de la colère : Société civile et démocratie en Afrique noire. L'Harmattan.
Nyamnjoh, F. B. (2005). Africa's media: Democracy and the politics of belonging. Zed Books.
Reporters Sans Frontières. (2024). Classement mondial de la liberté de la presse 2024. RSF. https://rsf.org/fr/classement
