À l'occasion de la Journée de l'Afrique, L'Étudiant Africain ouvre un débat fondamental : l'Afrique forme-t-elle suffisamment et correctement sa jeunesse ? Une récente prise de parole d'une influenceuse sur les réseaux sociaux a ravivé cette question cruciale, pointant du doigt des promotions d'ingénieurs et de médecins anémiques, quand d'autres civilisations ont bâti leur puissance sur une formation massive de leurs techniciens et scientifiques.
En ce mois de mai 2026, une influenceuse africaine a publié une vidéo devenue virale dans laquelle elle interpelle ses abonnés avec une statistique dérangeante : dans plusieurs pays d'Afrique subsaharienne, les grandes écoles d'ingénieurs n'accueillent que moins de 100 diplômés par promotion annuelle. Un constat similaire s'applique aux facultés de médecine, oùles cohortes de nouveaux praticiens ne parviennent pas à couvrir les besoins croissants d'une population en expansion rapide. Ce cri d'alarme, relayé par des milliers d'internautes, a touché une corde sensible : celle d'un continent qui, malgré ses ressources colossales, peine à former les cadres techniques dont il a besoin.
Ce phénomène n'est pas nouveau. Des chercheurs, économistes et institutions internationales le documentent depuis plusieurs décennies. Pourtant, il demeure au cœur des freinsstructurels au développement africain. Selon le Rapport de l'UNESCO sur l'éducation en Afrique (2022), le taux brut de scolarisation dans l'enseignement supérieur en Afrique subsaharienne ne dépasse pas 9 %, contre une moyenne mondiale de 40 % et la part des filières scientifiques et techniques y est encore plus faible¹.
L'Étudiant Africain se saisit de cette tribune pour poser, avec rigueur et profondeur, la question de la formation technique et scientifique en Afrique : quelles en sont les limites réelles, pourquoi persistent-elles, et quelles leçons peut-on tirer des trajectoires de développement d'autres nations ?
A. Un constat chiffré : la pénurie de techniciens et de scientifiques
Les données disponibles confirment et amplifient l'alerte lancée par l'influenceuse. L'Afrique compte en moyenne 53 chercheurs pour un million d'habitants, contre 3 984 enEurope et 4 500 en Amérique du Nord, selon l'Institut de Statistique de l'UNESCO (2021)². Dans le domaine médical, l'Organisation Mondiale de la Santé recommande un ratio minimal de 4,45 professionnels de santé pour 1 000 habitants ; la plupart des pays d'Afrique subsaharienne sont encore en dessous de 1,5³.
En ce qui concerne l'ingénierie, le rapport de l'African Development Bank (2019) estime le déficit en ingénieurs à plus de 2,5 millions de professionnels sur l'ensemble du continent⁴. Ce manque criant pèse directement sur la capacité des pays africains à industrialiser leur économie, entretenir des infrastructures, développer des technologies locales ourépondre aux exigences de la transition énergétique.
B. L'ingénieur comme moteur historique du développement
L'influenceuse a eu raison de rappeler une constante de l'histoire économique mondiale : les grandes puissances industrielles se sont construites sur une formation massive d'ingénieurset de scientifiques. La révolution industrielle britannique du XVIIIe siècle, le rattrapage japonais de l'ère Meiji (1868–1912), le bond en avant de la Corée du Sud dans les années 1970–1990, ou encore la montée en puissance de la Chine depuis les années 2000 : tous ces modèles partagent un dénominateur commun un investissement massif et stratégique dans la formation technique supérieure.
La Corée du Sud, par exemple, est passée d'un revenu par habitant inférieur à celui du Ghana en 1960 à celui d'une économie de haute technologie aujourd'hui. Une étude de l'OCDE(2020) attribue une part déterminante de cette trajectoire à la priorité accordée à l'enseignement des STEM (Sciences, Technologies, Ingénierie, Mathématiques) dès les années 1960⁵. L'ingénieur n'y est pas qu'un technicien : il est un agent de transformation économique, capable de créer des industries, d'adapter des technologies à des contextes locaux et de répondre à des problèmes concrets.
C. L'Afrique, terra des fonctionnaires : un héritage colonial structurant
La critique soulevée sur les réseaux sociaux touche un point sensible : les systèmes éducatifs africains forment davantage des fonctionnaires, des administrateurs et des producteurs de rapports que des bâtisseurs d'industries. Cette tendance n'est pas le fruit du hasard elle est l'héritière directe des systèmes éducatifs coloniaux, conçus pour former une élite administrative au service de la métropole, et non pour préparer des citoyens à l'industrialisation de leur propre territoire.
Le sociologue Samir Amin notait dès les années 1970 que le développement du capitalisme en Afrique avait généré une structure éducative extravertie, orientée vers la reproduction d'une intelligentsia déconnectée des réalités productives locales⁶. Aujourd'hui, cette logique persiste dans les choix d'orientation scolaire et dans les politiques d'allocation budgétaire. Selon la Banque mondiale (2022), les filières de sciences humaines et sociales représentent en moyenne plus de 60 % des effectifs universitaires dans plusieurs pays africains, quand les filières STEM peinent à dépasser 20 %⁷.
À cela s'ajoutent des contraintes structurelles lourdes : insuffisance des infrastructures universitaires, fuite des cerveaux vers l'étranger, faiblesse des budgets alloués à la recherche (moins de 0,5 % du PIB dans la plupart des pays africains, contre 2 à 3 % dans les économies émergentes)⁸, et manque de passerelles entre l'université et le secteur productif privé.
D. Des initiatives prometteuses, mais encore insuffisantes
Il serait inexact de dresser un tableau uniquement sombre. Des initiatives existent et méritent d'être reconnues. L'Institut Africain des Sciences Mathématiques (AIMS), présent dans six pays, forme depuis 2003 des mathématiciens et scientifiques de haut niveau. Des universités comme l'École Polytechnique d'Abidjan, l'Université des Sciences et Technologies de Masuku au Gabon, ou encore Carnegie Mellon Africa à Kigali montrent que l'excellence technique est possible sur le continent.
Le Rwanda, souvent cité en exemple, a fait de la transformation numérique et de la formation technologique une priorité nationale. Son taux d'inscription dans les filières STEM a progressé de 17 % entre 2015 et 2022⁹. L'Éthiopie, sous l'impulsion de réformes éducatives ambitieuses, a quant à elle décuplé le nombre de ses universités techniques en deux décennies. Ces modèles montrent que le changement est possible mais ils restent des exceptions dans un contexte continental encore marqué par la défaillance structurelle.
Conclusion : Former pour Bâtir, ou Continuer à Subir ?
La vidéo de cette influenceuse, aussi informelle soit-elle dans sa forme, a posé avec une clarté désarmante une question que trop peu de décideurs africains osent regarder en face :l'Afrique forme-t-elle les hommes et les femmes dont elle a besoin pour se développer par elle-même ? La réponse, dans l'état actuel des choses, est non du moins pas en nombresuffisant, ni dans les disciplines qui conditionnent l'industrialisation et la souveraineté économique.
Ce n'est pas une fatalité. Les leviers existent : revalorisation des filières scientifiques et techniques, augmentation substantielle des budgets de l'enseignement supérieur et de la recherche, création de véritables ponts entre les universités et les secteurs productifs, lutte contre la fuite des cerveaux par des politiques de rétention incitatives, et surtout une vision politique claire et portée au plus haut niveau de l'État.
En cette Journée de l'Afrique, L'Étudiant Africain appelle à un sursaut collectif. Former massivement des ingénieurs, des médecins, des scientifiques africains n'est pas qu'une nécessitééconomique : c'est un acte de souveraineté. Aucune civilisation ne s'est développée en sous-traitant la pensée technique à l'étranger. L'Afrique ne fera pas exception à cette règleuniverselle de l'histoire.
Bibliographie
1. UNESCO. (2022). Global Education Monitoring Report: Africa. Paris : UNESCO Publishing.
2. UNESCO Institute for Statistics. (2021). How Much Does Your Country Invest in R&D? Fact Sheet No. 60. Montréal : UIS.
3. Organisation Mondiale de la Santé (OMS). (2023). World Health Statistics 2023. Genève : OMS.
4. African Development Bank Group. (2019). African Economic Outlook 2019: Integration for Africa's Economic Prosperity. Abidjan : AfDB.
5. OCDE. (2020). Education at a Glance 2020: OECD Indicators. Paris : OCDE Publishing. https://doi.org/10.1787/69096873-en
6. Amin, S. (1973). Le développement inégal : Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique. Paris : Éditions de Minuit.
7. Banque mondiale. (2022). Higher Education for Development in Sub-Saharan Africa. Washington D.C. : World Bank Publications.
8. UNESCO Institute for Statistics. (2022). Research and Development Expenditure (% of GDP) – Sub-Saharan Africa. Montréal : UIS.
9. Rwanda Education Board. (2023). Education Statistical Yearbook 2022. Kigali : Ministère de l'Éducation du Rwanda.