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La seringue de Mariam et le silence de mon oncle : ce que le diabète m'a appris

Rédigé par L’Étudiant Africain | Nov 7, 2026, 3:23:23 AM

Serge est en deuxième année de sciences économiques à l'université Félix Houphouët-Boigny, à Abidjan. Il croyait que le diabète était une maladie de vieux, ou de riches. Une camarade de promo et un oncle lui ont prouvé le contraire.

La première fois que j'ai vu Mariam sortir son stylo à insuline, c'était entre deux TD de statistiques, sur un banc de l'amphi. Elle a soulevé son tee-shirt, s'est piquée dans le ventre en trois secondes, et a rangé l'appareil comme on range un crayon. Moi, j'ai fait une blague idiote, du genre « tu te drogues en plein cours ? ». Elle m'a regardé sans sourire : « J'ai un diabète de type 1 depuis mes 12 ans. Si je ne fais pas ça, je finis à l'hôpital. »

J'ai eu honte. Et je me suis rendu compte que je ne savais presque rien de cette maladie.

Une maladie qu'on croyait réservée aux autres

Ce soir-là, j'ai cherché. Le diabète, c'est un excès de sucre dans le sang, parce que le corps ne produit plus assez d'insuline, l'hormone qui fait entrer le sucre dans les cellules, ou parce qu'il l'utilise mal. Le type 1, celui de Mariam, apparaît souvent dans l'enfance : le corps ne fabrique plus d'insuline du tout, et il faut des injections à vie. Le type 2, de loin le plus fréquent, s'installe plutôt à l'âge adulte, souvent en lien avec le surpoids et le manque d'activité physique, et il peut passer inaperçu pendant des années (OMS, 2024).

Les chiffres m'ont scotché. Selon la Fédération internationale du diabète, 24,6 millions d'adultes vivaient avec un diabète en Afrique subsaharienne en 2024, et ils pourraient être 59,5 millions en 2050, la plus forte hausse de toutes les régions du monde. Surtout, 72,6 % d'entre eux ne savaient pas qu'ils étaient malades, là encore un record mondial (Fédération internationale du diabète, 2025). En Côte d'Ivoire, on compte environ 529 000 adultes diabétiques, et près de quatre sur cinq ne sont pas diagnostiqués.

Pourquoi tant de cas, et surtout en ville ? La Dre Matshidiso Moeti, alors directrice régionale de l'OMS pour l'Afrique, citait parmi les causes « l'urbanisation, la mauvaise alimentation et la sédentarité » (Moeti, 2024). En gros, notre vie d'étudiants. On passe nos journées assis, on mange vite et gras, on boit des sucreries pour tenir. Une étude menée à l'université de Douala, au Cameroun, sur 2 658 étudiants, avait déjà trouvé 19,4 % d'étudiants en surpoids et 41,8 % d'inactifs physiquement (Ewane et al., 2012).

Le jour où mon oncle s'est effondré

Je n'aurais sans doute pas retenu tout ça si, deux mois plus tard, mon oncle Didier ne s'était pas effondré dans sa boutique d'Adjamé. Cinquante-deux ans, toujours souriant, toujours une sucrerie à la main. Depuis des mois, il avait soif tout le temps, se levait la nuit pour uriner, se plaignait d'une vue floue. Il disait que c'était la fatigue, l'âge, la chaleur.

Aux urgences, le médecin a mesuré sa glycémie, le taux de sucre dans le sang. Le chiffre était très au-dessus de la normale. Diabète de type 2, découvert à l'hôpital, comme pour des millions d'Africains. Ce que mon oncle prenait pour de la fatigue, c'étaient exactement les signes d'alerte décrits par l'OMS : soif intense, envie fréquente d'uriner, vision floue, fatigue, perte de poids (OMS, 2024).

Le Pr Jean-Claude Mbanya, diabétologue camerounais et ancien président de la Fédération internationale du diabète, prévenait déjà en 2010 : « on estime que 70% des cas de diabète ne sont pas connus en Afrique » (Gerand, 2010). Seize ans plus tard, rien n'a vraiment changé.

Ce que Mariam m'a appris

Quand j'ai raconté l'histoire de mon oncle à Mariam, elle m'a parlé de sa propre famille. Ses parents ont dépensé pendant des années une fortune pour l'insuline et les bandelettes. Elle a eu de la chance : en Côte d'Ivoire, un programme fournit désormais gratuitement l'insuline et les lecteurs de glycémie aux jeunes de 0 à 25 ans, et plus de 1 000 enfants y ont été pris en charge en sept ans. Tout le monde n'a pas eu cette chance. Adama Fofana, un jeune Ivoirien suivi par ce programme, raconte : « Quand on m'a diagnostiqué la maladie en 2012, j'ai dû arrêter l'école parce que mes parents » ne pouvaient pas payer à la fois l'hôpital et la scolarité (Kouao, 2025).

Au Cameroun, une étude a suivi 313 enfants et jeunes atteints de diabète de type 1 : 23 sont décédés entre 2019 et 2022, près de la moitié hors de l'hôpital, et autant parmi ceux qui avaient quitté le programme d'insuline gratuite (Katte et al., 2025). L'insuline, c'est littéralement la vie.

Depuis, je ne fais plus de blagues. Et quand Mariam fait une hypoglycémie, une chute brutale du sucre dans le sang, je sais qu'il faut lui donner vite du sucre et prévenir quelqu'un.

Le 14 novembre, je me fais dépister

Le 14 novembre, c'est la Journée mondiale du diabète. Chaque année, des dépistages gratuits sont organisés dans nos pays. L'an dernier, à Tivaouane, au Sénégal, environ 20 % des 300 personnes dépistées ont découvert qu'elles étaient diabétiques (Ndiaye, 2025). Le test prend deux minutes : une goutte de sang au bout du doigt. Selon l'OMS, on parle de diabète à partir de 1,26 g/L de sucre dans le sang à jeun, à confirmer par un médecin (OMS et FID, 2006).

Cette année, j'y vais. Et j'emmène ma mère, mes colocataires et, s'il le faut, de force, mes oncles. Mon oncle Didier, lui, va mieux : il marche le soir, il a remplacé les sucreries par de l'eau, et il prend son traitement. Il dit qu'il aurait aimé savoir plus tôt.

Alors, à vous qui lisez : quand avez-vous fait contrôler votre glycémie pour la dernière fois ? Et vos parents ? Dites-le-nous en commentaire, et partagez cette chronique avec quelqu'un qui « est juste fatigué ».

Bibliographie

Ewane, M. E., Mandengue, S. H., Priso, E. B., Tamba, S. M., Ahmadou, & Fouda, A. B. (2012). Dépistage des maladies cardiovasculaires chez les étudiants de l'Université de Douala et influence des activités physiques et sportives. Pan African Medical Journal, 11, 77. 

Fédération internationale du diabète. (2025). Diabetes in Africa: 2024 [Fiche régionale, IDF Diabetes Atlas, 11e éd.]. 

Gerand, C. (2010, 13 juillet). Le diabète, une « bombe à retardement ». Afrik.com.

Katte, J. C., Gwan, E., Feuatsap, C. K., Kamdem, L., Chetcha, A., & Dehayem, M. Y. (2025). Mortality and low C-peptide levels in children and young people diagnosed with type 1 diabetes in Cameroon. Pan African Medical Journal, 50, 62. 

Kouao, P. (2025, 12 janvier). Le gouvernement ivoirien renforce la prise en charge du diabète chez les jeunes. Agence ivoirienne de presse. 

Moeti, M. R. (2024, 13 novembre). Message de la Directrice régionale de l'OMS pour l'Afrique à l'occasion de la Journée mondiale du diabète 2024. OMS Afrique. 

Ndiaye, I. (2025, 14 novembre). Tivaouane : environ 20 % des 300 personnes dépistées positives au diabète. Le Soleil.

Organisation mondiale de la santé. (2024, 14 novembre). Diabète [Principaux repères].

World Health Organization & International Diabetes Federation. (2006). Definition and diagnosis of diabetes mellitus and intermediate hyperglycaemia. WHO.