Imagine la scène. Tu rentres chez toi après une longue journée de cours. Tu ouvres le frigo. Il y a des restes de thiéboudienne d'hier, un fond de jus de bissap et... rien d'autre. Tu fais le calcul rapide : ce que tu as produit (les restes) versus ce que tu vas consommer ce soir (idéalement beaucoup plus). Résultat : tu vas commander. Félicitations, tu viens de vivre, à l'échelle d'un frigo, ce qu'on appelle en économie agricole un déficit d'autoapprovisionnement. Les États font exactement ce calcul — mais avec des millions de tonnes et des milliards de francs.
Alors, c'est quoi exactement le TAA ?
Le taux d'autoapprovisionnement, ou TAA, est un indicateur inventé pour répondre à une question brutalement simple : est-ce qu'un pays produit suffisamment pour nourrir sa population ? Formalisé par les économistes Timmer, Falcon et Pearson dans leur ouvrage Food Policy Analysis (1983), devenu une référence mondiale, le TAA se calcule ainsi :
TAA (%) = (production nationale ÷ utilisation domestique totale) × 100
L'utilisation domestique totale, c'est tout ce qu'un pays consomme : sa propre production, plus ce qu'il importe, moins ce qu'il exporte, corrigé des stocks. Si le résultat est 100 %, le pays est à l'équilibre. Au-dessus de 100 %, il produit plus qu'il ne consomme — il exporte ou stocke l'excédent. En dessous, il doit aller acheter la différence sur les marchés internationaux. Avec son propre argent. Souvent en dollars. Et souvent cher.
Un exemple pour que ça rentre
Prenons le Sénégal et le riz — sujet sensible s'il en est. Le pays produit environ 1,2 million de tonnes de riz par an, mais ses habitants en consomment près de 2 millions de tonnes. TAA = 60 %. Traduction : pour chaque bol de riz servi à Dakar, quatre cuillerées viennent de Thaïlande ou du Vietnam. Ce n'est pas un jugement moral — le commerce international existe pour ça — mais ça signifie que le pays est vulnérable à toute hausse des prix mondiaux. En 2008, quand le prix du riz a flambé de 70 % sur les marchés internationaux, des émeutes de la faim ont éclaté dans une dizaine de pays africains. Le TAA, ce n'est donc pas qu'une formule de manuel : c'est un thermomètre de souveraineté.
À l'inverse, le Rwanda a réussi à porter son TAA sur les pommes de terre au-dessus de 100 % grâce à son programme national d'intensification agricole lancé en 2007. Le pays produit désormais plus qu'il ne consomme sur ce produit — et exporte. Petit pays, grande leçon.
Attention : le TAA peut mentir
C'est là que les choses deviennent intéressantes — et que Timmer et ses collègues mettaient déjà en garde en 1983. Un TAA de 90 % sur les céréales peut cacher une dépendance totale à l'huile de palme importée ou aux protéines animales venues de l'étranger. Mesurer le TAA global d'un pays, c'est comme évaluer la santé de quelqu'un uniquement à son poids : l'information est utile, mais très incomplète.
Autre piège : le TAA mesure des quantités, pas la qualité nutritionnelle. Un pays peut être autosuffisant en calories — si tout le monde mange du manioc à volonté — et pourtant souffrir de carences en protéines, en fer ou en vitamine A. L'estomac est plein, mais le corps sous-alimenté. Les nutritionnistes appellent ça la « faim cachée ». Pas drôle du tout.
Enfin, le TAA national masque les inégalités régionales. Un pays peut être excédentaire en moyenne nationale tout en comptant des zones rurales structurellement sous-alimentées. La moyenne, comme toujours en statistique, est une façon polie de ne pas parler de la moitié qui s'en sort moins bien.
Alors, à quoi ça sert vraiment ?
Le TAA est un outil de pilotage, pas une fin en soi. Calculé filière par filière — le TAA du riz, du maïs, de l'huile, des légumineuses — il permet à un gouvernement de savoir où concentrer ses investissements agricoles, quelles filières sécuriser en priorité, et où la dépendance aux importations expose le pays à des chocs extérieurs.
En Afrique, où plus de 60 % de la population active travaille dans l'agriculture (FAO, 2023) et où le continent importe encore pour plus de 75 milliards de dollars de nourriture chaque année, ce calcul n'est pas académique. Il est politique, économique, et pour beaucoup de familles, profondément quotidien.
Comme ce frigo vide après une longue journée de cours.
Référence principale : Timmer, C.P., Falcon, W.P. & Pearson, S.R. (1983). Food Policy Analysis. Baltimore : Johns Hopkins University Press / Banque mondiale. Données : FAO FAOSTAT, 2022-2023.