Blog L'étudiant Africain

"Presse et colonisation en Afrique : d'instrument de domination à outil de résistance"

Rédigé par NDUWAYEZU Isaac 5 | May 13, 2026 6:00:00 PM

En Afrique coloniale, les journaux occupaient une place centrale dans l'organisation des sociétés coloniales. D'abord conçus comme des instruments de domination au service de l'Empire, ils sont progressivement devenus entre les mains des Africains des outils de dénonciation et de revendication. Dans quelle mesure la presse en Afrique coloniale a-t-elle été à la fois instrument de domination et outil de résistance politique ?

L'information n'est jamais neutre. Dans le contexte colonial africain, elle était explicitement un instrument de pouvoir — conçue, contrôlée et diffusée pour défendre les intérêts de l'Empire. Comme le souligne le rapport de l'UNESCO Many Voices, One World (1980), les systèmes de communication ont toujours été liés aux relations de pouvoir, aux inégalités et aux formes de domination politique et culturelle. Mais l'histoire de la presse en Afrique coloniale est aussi celle de son retournement : progressivement, les outils conçus pour dominer ont été saisis par les dominés pour contester l'ordre qu'ils étaient censés légitimer.

I. Avant la presse : les systèmes d'information africains précoloniaux

Comprendre la naissance de la presse en Afrique suppose de ne pas commettre l'erreur de présenter l'information comme une invention européenne importée sur un continent qui n'en connaissait pas. Comme le rappelle un article sur la naissance de la presse africaine publié sur OpenEdition, les sociétés africaines possédaient leurs propres systèmes d'information bien avant la colonisation. Les griots transmettaient l'histoire collective, les tambours relayaient des messages sur de longues distances, les réunions publiques organisaient le débat communautaire. L'information circulait — de manière hiérarchisée, souvent liée au pouvoir des chefs ou des autorités religieuses, mais circulant.

L'arrivée des Européens a introduit un nouveau support : l'écrit imprimé. L'imprimerie permettait de produire des textes en grande quantité et de les diffuser à un grand nombre de personnes simultanément — une transformation qui n'était pas seulement technique mais culturelle. Elle introduisait une nouvelle logique de l'information : reproductible, diffusable à distance, détachée de la présence physique du locuteur. Cette transformation a profondément modifié les rapports sociaux autour de l'information, introduisant une distinction nouvelle entre ceux qui savaient lire et ceux qui ne savaient pas — distinction que la colonisation allait exploiter systématiquement.

II. Le développement inégal de la presse selon les empires coloniaux

Les premiers journaux d'Afrique subsaharienne sont apparus dans les colonies britanniques au début du XIXe siècle. Selon Jean-Bruno Tagne, le Cape Town Gazette fondé en 1800 en Afrique du Sud et le Sierra Leone Gazette fondé en 1801 à Freetown constituent les premières publications recensées du continent. Ce développement précoce dans les colonies anglaises s'explique par plusieurs facteurs convergents : le dynamisme du commerce britannique, la présence massive de missionnaires qui utilisaient la presse pour diffuser le christianisme et l'éducation, et la présence en Sierra Leone et au Liberia d'anciens esclaves libérés venus d'Amérique, lettrés et habitués à la culture de l'imprimé, qui ont joué un rôle déterminant dans les premières décennies de la presse africaine.

Dans les colonies françaises, le développement a été plus tardif et plus contrôlé. Les premières publications au Sénégal, en Côte d'Ivoire ou au Congo étaient souvent bilingues et diffusaient des informations sélectionnées pour leur conformité avec la politique coloniale. Comme l'observe Coquery-Vidrovitch (1972), ce contrôle de l'information permettait non seulement de légitimer la présence européenne, mais aussi de limiter la diffusion d'idées politiques contestataires.

III. La presse comme instrument de propagande coloniale

Les autorités coloniales ont rapidement compris que la presse était un outil d'influence irremplaçable. Elles l'ont utilisée pour construire et diffuser un récit cohérent de la colonisation : la "mission civilisatrice", le progrès apporté par l'Europe, le développement économique, l'éducation, la médecine, les infrastructures. Les journaux coloniaux parlaient rarement — voire jamais — du travail forcé, des impôts obligatoires, des expropriations de terres, des répressions violentes ou des famines induites par les politiques coloniales. L'information était orientée, sélectionnée, mise en scène.

Ce silence n'était pas uniquement le produit d'une censure externe. Il était aussi le résultat d'une idéologie intégrée par les journalistes eux-mêmes, pour la plupart des Européens formés à penser la colonisation comme une évidence positive. Tudesq le montre dans son histoire de la presse en Afrique : ces journaux se constituaient en relais d'une vision du monde dans laquelle l'Afrique n'existait pas comme sujet de sa propre histoire — seulement comme objet de la civilisation européenne.

IV. Le contrôle et la censure de l'information

La propagande coloniale ne fonctionnait pas sans son corollaire répressif : la censure. Selon les sources réunies sur OpenEdition et Cairn.info, les autorités coloniales utilisaient plusieurs instruments pour contrôler l'information : la censure préalable des articles avant publication, l'interdiction des journaux contestataires, l'emprisonnement ou l'exil des journalistes critiques. Ces mesures ciblaient en particulier la diffusion des idées nationalistes et indépendantistes — jugées non seulement indésirables mais dangereuses pour la stabilité de l'ordre colonial.

Un exemple emblématique de ce contrôle est la manière dont la presse française a traité les premières manifestations nationalistes en Afrique occidentale française dans les années 1930 et 1940 : soit par le silence total, soit par la disqualification des leaders africains, présentés comme des agitateurs manipulés ou des marginaux déconnectés de leurs communautés. Le contrôle de l'information était ainsi une arme à double tranchant : produire un récit favorable à la colonisation ET empêcher la production d'un contre-récit africain.

V. La presse africaine comme outil de résistance politique

C'est précisément contre cette monopolisation de l'information que les premières publications africaines autonomes se sont construites. Dès le début du XXe siècle, une élite africaine instruite — composée d'enseignants, de fonctionnaires, de commerçants et d'étudiants — a commencé à s'approprier l'outil de la presse pour exprimer ses revendications. Comme le montre Charles-André Julien dans ses écrits anticoloniaux (édités par Magali Morsy, 2017), ces journaux n'étaient plus de simples outils d'information — ils étaient devenus des moyens de dénoncer les violences coloniales, les injustices et les discriminations, de mobiliser les populations et de structurer une conscience politique collective.

Au Sénégal, des publications comme La Démocratie (1913) ou La Voix du Dahomey (créée en 1927) constituent des exemples précoces de cette presse africaine émancipatrice. En Côte d'Ivoire, L'Éclaireur de la Côte d'Ivoire a joué un rôle similaire dans les années 1930-1940. Ces journaux, souvent tenus par des instituteurs ou des fonctionnaires africains formés dans les écoles coloniales, utilisaient les outils rhétoriques et les cadres juridiques de la presse française pour critiquer de l'intérieur le système qui les avait produits. Au Kenya, comme le montre un article de la revue Africa (2011), les réseaux de journaux africains et indiens des années 1940 ont joué un rôle structurant dans l'articulation des revendications préindépendantistes.

Lassané Yaméogo (2021), dans son étude sur les précurseurs de la presse voltaïque, montre que les premiers journalistes de Haute-Volta (actuel Burkina Faso) entre 1947 et 1974 ont joué un rôle déterminant non seulement dans l'information mais dans la construction d'identités nationales et professionnelles. À la veille des indépendances, leur presse se positionnait explicitement dans le débat politique sur l'avenir du pays.

VI. L'héritage de la presse coloniale dans les médias africains contemporains

L'histoire de la presse coloniale en Afrique ne se referme pas avec les indépendances. Elle se prolonge dans les contradictions des systèmes médiatiques africains contemporains, où les tensions entre liberté d'expression et contrôle politique, entre presse indépendante et presse aux ordres, entre journalisme d'investigation et autocensure, reprennent sous de nouvelles formes des dynamiques inaugurées à l'époque coloniale.

Les outils changent — aujourd'hui, les coupures internet, les lois anti-désinformation et les rachats discrets de titres par des proches du pouvoir ont remplacé la censure préalable et l'interdiction formelle. Mais la logique structurelle reste reconnaissable : contrôler la narration du réel pour contrôler les populations. Ce que la presse coloniale a légué aux États africains postcoloniaux, ce n'est pas seulement une infrastructure médiatique. C'est aussi, selon Tudesq, un modèle de relation entre le pouvoir et l'information — un modèle dans lequel la presse est une ressource à contrôler, pas un contrepouvoir à respecter.

La bonne nouvelle est que la presse africaine a aussi hérité de sa propre tradition de résistance. Les journalistes qui aujourd'hui publient au péril de leur carrière ou de leur liberté s'inscrivent dans une lignée qui commence bien avant les indépendances — dans les rédactions des années 1920 et 1930 où des fonctionnaires africains instruits prenaient leur plume pour dire ce que les journaux coloniaux ne voulaient pas écrire.

Conclusion

La presse en Afrique coloniale n'était pas un simple outil de communication. C'était un terrain de bataille — entre la volonté des colonisateurs de monopoliser le récit du réel et la volonté croissante des Africains instruits d'y inscrire leur propre voix. Cette tension entre domination et résistance constitue l'un des fils conducteurs les plus importants de l'histoire des médias africains, et elle n'a pas cessé de se rejouer, sous des formes renouvelées, depuis les indépendances jusqu'à aujourd'hui.

Comprendre cette histoire, c'est comprendre pourquoi la liberté de la presse en Afrique n'est pas seulement une question technique ou juridique — c'est une question politique, enracinée dans un rapport au pouvoir construit sur plusieurs siècles, et qui ne se résoudra pas sans une conscience claire de ce dont il est l'héritage.

NDUWAYEZU Isaac pour L'Étudiant Africain

Références bibliographiques

Coquery-Vidrovitch, C. (1972). L'Afrique noire de 1800 à nos jours. PUF.

Julien, C.-A. (2017). Une pensée anticoloniale : positions, 1914–1979 (éd. par M. Morsy). Riveneuve Éditions.

OpenEdition. (s.d.). La naissance de la presse en Afrique subsaharienne. https://books.openedition.org/msha/14187

Tagne, J.-B. (2021). De la presse coloniale au journalisme sous contrôle. In L'empire qui ne veut pas mourir. Seuil.

Tudesq, A.-J. (2002). L'Afrique parle, l'Afrique écoute : les radios en Afrique subsaharienne. Karthala. (voir aussi ses travaux sur la presse africaine disponibles sur Cairn.info : https://www.cairn.info)

UNESCO. (1980). Many voices, one world : communication and society today and tomorrow (Rapport MacBride). UNESCO. https://unesdoc.unesco.org/ark:/48223/pf0000040066

Vatin, J.-C. (2009). Presse et journalistes "indigènes" en Algérie coloniale (années 1890-années 1950). Le Mouvement Social. Cairn.info. https://www.cairn.info

Yaméogo, L. (2021). Les précurseurs de la presse écrite voltaïque (1947–1974) : itinéraires, rôles et trajectoires professionnelles. Revue d'histoire contemporaine de l'Afrique. https://doi.org/10.51185/journals/rhca