Dans les rues de Bujumbura comme dans celles de Dakar, Ouagadougou ou Kinshasa, une réalité saute aux yeux : les jeunes Africains parlent leurs langues maternelles chaque jour, mais les lisent rarement. À l'école, dans les administrations, dans les médias et même sur les réseaux sociaux, le français domine encore largement dans plusieurs pays francophones du continent. Pourtant, derrière cette domination linguistique se cache une question profonde : peut-on construire une véritable souveraineté culturelle sans développer la lecture et l'écriture en langues africaines ?
Le débat est souvent passionnel. Certains considèrent que l'usage du français est une forme d'aliénation culturelle héritée de la colonisation. D'autres rappellent qu'il s'agit aujourd'hui d'un outil de communication, de travail, de diplomatie et d'accès au savoir mondial. Mais au-delà de ces oppositions idéologiques, un constat fait de plus en plus consensus chez les intellectuels africains : écrire ou parler en français n'est pas le problème principal. Le véritable danger réside dans l'abandon progressif des langues africaines dans les espaces du savoir, de la lecture et de la transmission intellectuelle. C'est cette thèse que cet article entend défendre, en examinant successivement le statut du français comme outil hérité, l'immense patrimoine linguistique africain laissé en friche, les enjeux éducatifs de la lecture en langues locales, et les conditions d'une responsabilité collective.
Le français : une langue héritée, devenue outil de travail
Dans de nombreux pays d'Afrique francophone, le français occupe une place centrale depuis plusieurs décennies. Il est la langue de l'administration, des examens nationaux, de l'enseignement supérieur et des échanges diplomatiques. Pour des millions de jeunes, maîtriser le français représente une condition d'accès aux opportunités sociales et professionnelles. Cette réalité est pragmatique et ne devrait pas être niée par ceux qui plaident pour les langues africaines.
Le linguiste et philosophe sénégalais Cheikh Anta Diop l'avait d'ailleurs théorisé avec clarté dans Les fondements économiques et culturels d'un État fédéral d'Afrique noire (Présence Africaine) : l'enjeu n'est pas de rejeter les langues étrangères, mais de donner aux langues africaines les moyens de produire elles aussi de la science, de la philosophie et de la littérature. Ce n'est donc pas la présence du français qui pose problème, mais l'absence de l'alternative.
Aujourd'hui, de nombreux étudiants africains vivent une contradiction quotidienne : ils pensent dans leurs langues locales, échangent dans leurs langues nationales, mais apprennent et rédigent presque exclusivement en français. Cette dissociation crée une distance réelle entre les savoirs académiques et les réalités culturelles. Des enseignants dans plusieurs universités africaines témoignent que certains étudiants comprennent mieux les concepts lorsqu'ils leur sont expliqués en Kirundi, en Mooré, en Wolof ou en lingala mais il n'existe presque aucun manuel scientifique dans ces langues. Ce vide n'est pas une fatalité : il est le produit d'un déficit de politique linguistique et d'investissement éditorial que les États et les sociétés civiles africaines peuvent choisir de combler.
Une richesse linguistique immense mais peu valorisée dans l'écrit
L'Afrique compte entre 2 000 et 3 000 langues selon les estimations de l'UNESCO (2022), ce qui en fait le continent linguistiquement le plus riche du monde. Cette diversité constitue un patrimoine culturel et cognitif d'une valeur inestimable. Pourtant, paradoxalement, la grande majorité de ces langues reste absente de l'édition, de la recherche académique et de la littérature moderne. Dans de nombreuses familles urbaines, les enfants apprennent à lire uniquement en français ou en anglais. Les langues africaines sont progressivement confinées à l'oralité quotidienne, perdant leur ancrage dans l'écrit.
Cette situation a été analysée avec une grande acuité par l'écrivain kényan Ngũgī Wa Thiong'o. Dans son essai fondateur Decolonising the Mind (1986), il affirme qu'une langue n'est pas seulement un moyen de communication : elle transporte une vision du monde, une mémoire collective et une manière de penser. Sa décision, en 1977, de cesser d'écrire en anglais pour adopter le Gikuyu sa langue maternelle reste l'un des actes les plus radicaux de l'histoire littéraire africaine. Elle illustre ce que coûte l'abandon de l'écrit en langues locales : une forme de dépossession intellectuelle que l'oralité ne peut pas entièrement compenser.
Une langue qui cesse d'être écrite et lue s'appauvrit progressivement. Elle perd sa capacité à nommer les réalités nouvelles les concepts scientifiques, les institutions politiques, les objets technologiques et risque de se replier sur des domaines de plus en plus étroits. L'Académie de la langue Swahili (BAKIZA) en Tanzanie ou l'Institut de Linguistique Appliquée (ILA) en Côte d'Ivoire mènent des travaux de standardisation et d'enrichissement lexical qui montrent qu'il est possible de faire évoluer les langues africaines. Mais ces efforts restent marginaux face à l'ampleur du défi.
Lire en langues africaines : un enjeu éducatif démontré
Au-delà des enjeux culturels et identitaires, la question de la langue d'enseignement est un enjeu de performance éducative documenté. Plusieurs études en sciences de l'éducation dont les travaux du réseau ADEA (Association pour le développement de l'éducation en Afrique) montrent que les enfants apprennent généralement mieux lorsqu'ils débutent leur scolarité dans leur langue maternelle. La compréhension des concepts, la confiance à l'oral et la participation en classe sont mesurablements plus élevées lorsque l'enseignement se fait dans la langue que l'enfant parle à la maison.
Plusieurs pays africains ont expérimenté cette approche. En Tanzanie, le swahili est langue d'enseignement du primaire depuis les années 1970, contribuant à construire une identité nationale forte et un taux d'alphabétisation parmi les plus élevés d'Afrique subsaharienne. En Éthiopie, la réforme éducative de 1994 a introduit l'enseignement dans les langues régionales au niveau primaire, avec des résultats encourageants dans plusieurs régions. Au Rwanda, la transition vers l'anglais comme langue d'enseignement principal a au contraire fait l'objet de critiques académiques sur son impact sur la compréhension des élèves. Ces expériences contrastées ne plaident pas pour une solution universelle, mais elles confirment que la langue d'enseignement n'est pas une question secondaire.
Dans les bibliothèques scolaires africaines, les ouvrages en langues locales restent rares. Les maisons d'édition spécialisées manquent de financement et de circuits de distribution. Des initiatives comme Worldreader qui diffuse des livres numériques en langues africaines ou le projet Africa Storybook, qui propose des histoires illustrées en plus de 180 langues du continent, montrent cependant que des alternatives existent et trouvent des lecteurs lorsqu'elles sont accessibles.
Une responsabilité collective, des leviers concrets
Réhabiliter la lecture et l'écriture en langues africaines ne dépend pas seulement des États, même si leur rôle est central. Les politiques éducatives, les décisions d'allocation budgétaire aux éditeurs locaux, les choix curriculaires dans les universités : toutes ces décisions façonnent les conditions dans lesquelles les langues africaines peuvent ou non se développer comme langues du savoir. Les États qui ont accordé à leurs langues nationales un statut officiel fort comme la Tanzanie avec le Swahili, l'Éthiopie avec l'amharique, ou le Rwanda avec le Kinyarwanda ont montré que le choix politique crée des conditions durables de vitalité linguistique.
Mais la responsabilité est aussi celle des familles, des médias, des universités et des créateurs de contenus. Encourager un enfant à lire un conte en Kirundi, publier un journal local en Mooré, traduire des œuvres scientifiques en Swahili, produire des podcasts en Lingala ou développer des applications numériques en Haoussa : chacune de ces actions, modeste en apparence, participe à la construction d'un écosystème où les langues africaines existent aussi dans l'écrit et le numérique. Sur TikTok, YouTube et Facebook, une nouvelle génération de créateurs africains produit déjà des contenus dans leurs langues maternelles, montrant que la vitalité est là, dès lors qu'on lui en donne les moyens.
Le numérique ouvre ici des possibilités inédites. Des projets comme Masakhane communauté panafricaine de recherche en traitement automatique des langues ou la startup sud-africaine Lelapa AI développent des outils d'intelligence artificielle capables de lire, traduire et générer du texte en langues africaines. Ces technologies ne remplaceront pas les politiques éducatives, mais elles peuvent considérablement abaisser le coût de production de contenus en langues locales, et ainsi accélérer la transition que le continent a trop longtemps différée.
Conclusion
Écrire en français n'est donc pas une capitulation. C'est souvent une nécessité historique, académique ou professionnelle que des millions d'Africains assument chaque jour avec talent et légitimité. Mais négliger durablement la lecture et l'écriture en langues africaines constitue bel et bien une faiblesse culturelle, éducative et politique que le continent ne peut plus ignorer sans en payer le prix.
Ce prix se mesure en termes de transmission : une génération qui ne lit jamais dans sa langue maternelle reçoit un héritage tronqué. Il se mesure en termes de souveraineté intellectuelle : un continent qui produit son savoir exclusivement dans les langues d'autres ne contrôle pas entièrement les cadres dans lesquels il pense. Il se mesure enfin en termes de diversité : comme le rappelait Ngũgĩ Wa Thiong'o, chaque langue qui cesse d'être écrite emporte avec elle une façon unique d'habiter le monde.
L'urgence n'est pas de choisir entre le français et le kirundi, entre l'anglais et le yoruba. L'urgence est de cesser de considérer ce choix comme inévitable, et de construire, pierre par pierre, les conditions dans lesquelles les langues africaines peuvent enfin prendre toute leur place dans les espaces du savoir, de la création et de la transmission.
Références bibliographiques
ADEA (Association pour le développement de l'éducation en Afrique). Langues africaines et éducation. Rapports thématiques, diverses années.
Africa Storybook Project. africastorybook.org, consulté en 2024.
Cheikh Anta Diop. Les fondements économiques et culturels d'un État fédéral d'Afrique noire. Présence Africaine, s.d.
Ngũgĩ wa Thiong'o. Decolonising the Mind: The Politics of Language in African Literature. James Currey, 1986.
UNESCO. Atlas of the World's Languages in Danger. 5e éd., 2022.
UNESCO. L'éducation en Afrique subsaharienne : vers une éducation de qualité pour tous. 2022.
Worldreader. worldreader.org, consulté en 2024.
