En Afrique subsaharienne, la bourse universitaire dépasse sa fonction de simple aide sociale pour devenir le « nerf de la guerre » de l'accès au savoir. Pour des milliers d'étudiants issus de milieux modestes, elle représente l'unique rempart contre l'abandon scolaire. Pourtant, derrière les discours officiels célébrant la méritocratie se cache une réalité brutale : l'accès à ce soutien financier est devenu un parcours du combattant. Entre critères d'attribution rigides, retards chroniques pouvant atteindre une année entière et soupçons de clientélisme, cette enquête révèle une machine grippée où les plus précaires sont systématiquement les premiers oubliés.
UN SYSTÈME À DEUX VITESSES : QUAND LE MÉRITE DEVIENT UN PRIVILÈGE
Officiellement, les critères d'attribution reposent sur le mérite (moyenne au Baccalauréat) et le profil social (revenus des parents). La réalité du terrain révèle un décalage flagrant entre ces principes affichés et leur application concrète.
Le piège des quotas invisibles
Le taux de couverture reste dérisoire face à l'explosion démographique estudiantine. Même avec une mention "Bien" au Baccalauréat, l'obtention d'une bourse n'est jamais automatique. Au Burkina Faso, la Direction de l'Information, de l'Orientation Scolaire et Professionnelle et des Bourses (DIOSPB) doit jongler avec un budget fini pour une demande infinie, imposant une moyenne minimale de 12/20 pour les garçons et 11,50/20 pour les filles un seuil qui élimine des milliers de candidats méritants.
Le témoignage de Barry Hamidou, étudiant recalé à Ouagadougou, illustre cette frustration :
« J'ai eu 14 de moyenne au Bac A. Je suis l'espoir de ma famille. Mais ma demande a été rejetée. On m'a dit que mon certificat d'indigence était "incomplet". Quand j'ai demandé ce qu'il manquait, personne n'a pu me répondre. J'ai l'impression que le système cherche n'importe quel prétexte pour éliminer des dossiers valides afin de respecter leurs quotas invisibles. »
L'exclusion par l'âge : punir les parcours difficiles
À cette sélection arbitraire s'ajoute une exclusion par l'âge. Dans plusieurs pays, un étudiant qui commence ses études à 23 ans après avoir travaillé pour financer son inscription est d'office exclu des bourses. Le système punit ainsi ceux qui ont eu les parcours les plus difficiles, renforçant les inégalités qu'il prétend combattre.
LE CALVAIRE DES PAIEMENTS : SURVIVRE EN ATTENDANT LA BOURSE
Obtenir une bourse ne résout rien si celle-ci n'arrive jamais. Le problème majeur n'est pas seulement l'attribution, mais le versement effectif.
Des délais qui tuent les rêves
Les délais de paiement s'étirent parfois sur une année entière, transformant l'étudiant boursier en « chercheur de survie ». En Côte d'Ivoire et au Sénégal, l'externalisation du paiement vers des banques commerciales comme Ecobank a créé des goulots d'étranglement catastrophiques. En 2024, des milliers d'étudiants ont manifesté contre les dysfonctionnements du système de virement, leurs cris de colère noyés dans l'indifférence administrative.
La vie à crédit comme seule issue
Face à ces retards chroniques, les étudiants n'ont d'autre choix que de s'endetter : auprès des commerçants locaux, des tontines de campus, parfois même auprès d'usuriers. Koffi Kouamé, Secrétaire général de section de la FESCI (Fédération Estudiantine et Scolaire de Côte d'Ivoire) à l'Université Alassane Ouattara de Bouaké, témoigne de cette détresse :
« Le retard de bourse, c'est la mort sociale de l'étudiant. On mange une fois par jour, souvent du pain sec ou du riz blanc, en attendant le "rappel". Quand l'argent tombe enfin après six mois d'attente, il ne nous appartient déjà plus : il sert à rembourser les dettes accumulées pour ne pas être expulsé de sa chambre. C'est un cycle de pauvreté perpétuel. »
Lorsque la bourse arrive enfin, elle ne change rien : elle rembourse le passé au lieu de financer le présent.
CORRUPTION ET CLIENTÉLISME : L'OMBRE QUI DÉVORE LE MÉRITE
L'attribution des bourses, en particulier celles destinées aux études à l'étranger, est devenue un levier de pouvoir politique. Derrière les façades méritocratiques se cache une mécanique clientéliste qui pervertit l'ensemble du système.
Les bourses de complaisance
Le clientélisme permet à des enfants de hauts fonctionnaires ou d'élus d'obtenir des bourses d'excellence, même lorsque leurs ressources familiales sont confortables. Ces « bourses de complaisance » sont particulièrement visibles dans des régions comme Mopti au Mali ou certaines zones rurales du Cameroun, où les notables locaux agissent comme des intermédiaires, transformant l'aide financière en monnaie d'échange électorale.
Le capital social comme critère invisible
La corruption ne prend pas toujours la forme de pots-de-vin directs. Elle réside souvent dans le capital social : celui qui n'a aucune relation dans l'administration doit présenter un dossier parfait et espérer un miracle, tandis que celui qui est « bien né » verra ses erreurs administratives discrètement gommées.
Le Docteur Martial Dembélé, spécialiste des politiques éducatives en Afrique subsaharienne et chercheur à l'Université de Montréal, analyse cette dérive en ces termes :
« La bourse, qui devrait être un levier d'ascension sociale pour les plus démunis, devient dans de nombreux contextes un mécanisme de renforcement des privilèges. Le capital relationnel supplante le mérite académique. Tant que les processus d'attribution resteront opaques et que les données de sélection ne seront pas soumises à une transparence radicale, le système continuera de favoriser ceux qui sont déjà insérés dans les réseaux d'influence, creusant davantage le fossé des inégalités. »
COMPARAISON DES SYSTÈMES DE BOURSES (Données 2024-2025)
Un tour d'horizon des systèmes nationaux révèle des disparités criantes, mais une constante : partout, les bourses sont insuffisantes et mal gérées.
Au Sénégal, le montant varie de 20 000 à 60 000 FCFA par mois selon le cycle. L'inscription se fait théoriquement d'office sous condition de quotas et de réussite aux examens, avec un tauxde couverture d'environ 40%. Cependant, le système souffre de retards chroniques et d'une grande opacité dans le renouvellement annuel des droits.
Au Burkina Faso, le montant est d'environ 160 000 FCFA par trimestre avec un critère de moyenne supérieure ou égale à 12/20 au Baccalauréat pour les nouveaux entrants. Le taux de couverture est très sélectif, tournant autour de 15%. Le problème majeur reste la limite d'âge rigide fixée entre 22 et 23 ans qui exclut systématiquement les reprises d'études tardives.
En Côte d’Ivoire, les bourses oscillent entre 40 000 et 80 000 FCFA, versées par tranches. Le système privilégie le dossier social combiné au mérite académique pour un taux de couverture d'environ 25%. Le manque de transparence est particulièrement criant concernant les attributions pour les études hors du pays.
Au Cameroun, le système se limite souvent à une prime d'excellence de 50 000 FCFA versée une fois par an. Les critères sont extrêmement élevés, exigeant des moyennes dépassant souvent14 ou 15/20, pour un taux de couverture inférieur à 10%. Le montant reste dérisoire face au coût de la vie et le calendrier de versement demeure totalement imprévisible.
CONCLUSION : RESTAURER LA PROMESSE TRAHIE
La bourse universitaire en Afrique souffre d'un paradoxe cruel : elle est présentée comme l'outil de survie du pauvre, mais sa gestion reste un privilège de l'élite. Ce système ne rate pas par accident il échoue par conception.
Si la numérisation des procédures apporte un espoir technique, seule une volonté politique réelle pourra transformer le système :
- Déconnecter la bourse du clientélisme par la transparence radicale des processus d'attribution
- Sécuriser les budgets en amont pour garantir des versements réguliers et prévisibles
- Élargir les critères d'éligibilité pour inclure les parcours atypiques et les reprises d'études
- Soumettre les données de sélection à un contrôle citoyen indépendant
Sans cela, le système continuera de fabriquer des exclus du savoir, condamnés non par leur talent, mais par leur origine sociale. Et la bourse, censée être un pont vers l'avenir, restera un mirage pour ceux qui en ont le plus besoin.
RÉFÉRENCES
DGCOB – Direction Générale du Conseil à l'Orientation Universitaire et des Bourses. (2024). Guide de l'étudiant : Procédures d'attribution des bourses nationales et des aides financières (Session 2024-2025). Ministère de l'Enseignement Supérieur, de la Recherche et de l'Innovation.
DGCOB – Direction Générale du Conseil à l'Orientation Universitaire et des Bourses. (2023). Rapport d'activités annuel : Statistiques sur le contingentement des bourses et répartition par genre. Secrétariat général du MESRI.
Association des Universités Africaines. (2021). Gouvernance et financement de l'enseignement supérieur en Afrique subsaharienne : Défis et perspectives. AUA Publications.
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Observatoire de la Vie Étudiante. (2023). Enquête sur la précarité en milieu universitaire : Impact des retards d'allocations sur la réussite académique.
Transparency International. (2021). Global Corruption Report: Education and Social Justice. Transparency International Global.
