Sur le continent africain, la question de l'avortement reste chargée d'émotions, de traditions et de lignes juridiques parfois rigides. Pourtant, derrière les débats moraux, un fait demeure : des cadres légaux existent déjà, ils fonctionnent, et leurs effets sont mesurables. Là où la loi s'ouvre même partiellement la santé publique respire mieux, les décès maternels reculent et l'hypocrisie des pratiques clandestines se fissure. Cette analyse comparative explore les législations africaines, met en lumière des pays pionniers et interroge, chiffres à l'appui, ce que le droit peut changer quand il ose évoluer.
Le paysage juridique africain se décline en trois grandes catégories :
1. Interdiction quasi totale
L'avortement n'est autorisé que pour sauver la vie de la mère, parfois même pas explicitement. Cette restriction s'applique dans la majorité des pays du continent. Dans de rares cas, une exception est prévue pour les grossesses résultant d'inceste.
Au Burkina Faso, par exemple, la loi reste très restrictive : l'avortement n'est toléré que dans des circonstances exceptionnelles, comme un inceste avéré. En dehors de ces cas extrêmes, toute interruption volontaire de grossesse est pénalement sanctionnée.
2. Autorisation sous conditions strictes
Dans cette catégorie, l'avortement devient légal sous certaines conditions : viol, inceste, malformation fœtale grave, danger pour la santé physique ou mentale de la mère. Ces cadres juridiques offrent un compromis entre interdiction totale et libéralisation, mais leur application dépend souvent de la volonté politique et de l'accessibilité des services de santé.
3. Libéralisation encadrée
Quelques pays africains autorisent l'accès légal à l'avortement sur demande pendant une période gestationnelle définie, dans un cadre médicalisé. L'Afrique du Sud constitue l'exemple le plus abouti de cette approche.
Cette diversité révèle une Afrique plurielle, loin des caricatures d'un bloc monolithique. Chaque pays navigue entre héritages coloniaux, traditions religieuses et préoccupations de santé publique.
Afrique du Sud : Le pionnier continental
Depuis l'adoption du Choice on Termination of Pregnancy Act en 1996, l'avortement est légal en Afrique du Sud sur simple demande durant le premier trimestre de grossesse. Cette législation audacieuse a produit des résultats tangibles :
L'Afrique du Sud démontre qu'une politique de santé reproductive progressiste est possible sur le continent, même dans un contexte culturel et religieux complexe.
Tunisie : Le précurseur nord-africain
Précurseur en Afrique du Nord, la Tunisie autorise l'avortement depuis 1973, dans le cadre de sa politique de planification familiale post-indépendance. L'accès légal, combiné à une politique de santé reproductive volontariste, a réduit durablement les complications médicales et la mortalité maternelle.
L'exemple tunisien reste à imiter pour certains observateurs, mais il suscite également des débats religieux et idéologiques dans d'autres pays, notamment au Maghreb et au Moyen-Orient.
Mozambique : Une réforme récente aux effets mesurables
La réforme de 2014 a permis un accès élargi à l'avortement sécurisé au Mozambique, notamment en cas de viol, d'inceste, de malformation fœtale grave ou de danger pour la santé de la mère. Les hôpitaux ont enregistré une baisse significative des admissions liées aux complications post-avortement clandestin, soulageant ainsi un système de santé déjà sous pression.
Cap-Vert : Quand un petit État fait primer la santé publique
Le Cap-Vert a adopté un cadre légal relativement libéral, avec une forte intégration de l'avortement dans les soins de santé primaires. C'est l'exemple d'un petit État insulaire qui a fait primer la santé publique sur le tabou, démontrant qu'une politique progressiste n'est pas réservée aux grandes puissances régionales.
Partout où l'avortement est légal et encadré, les indicateurs de santé publique convergent :
1. Baisse de la mortalité maternelle
Les décès liés aux complications d'avortements clandestins diminuent drastiquement lorsque des structures médicalisées et sécurisées sont accessibles.
2. Diminution des avortements clandestins
Contrairement aux craintes, la légalisation ne provoque pas une explosion du nombre d'avortements. Elle déplace simplement l'acte d'un contexte dangereux (cliniques illégales, méthodes artisanales) vers un cadre médicalisé sécurisé.
3. Réduction des coûts hospitaliers
Les États économisent des sommes considérables en évitant les hospitalisations d'urgence liées aux complications post-avortement : hémorragies, infections, perforations utérines.
Ce ne sont pas des promesses idéologiques, mais des données de terrain observées et documentées par les systèmes de santé nationaux et les organisations internationales comme l'OMS et le Guttmacher Institute.
En Afrique du Sud, des étudiantes interrogées résument l'essentiel : « Ici, on peut avorter en sécurité et gratuitement. Ce n'est pas un luxe, c'est un droit sanitaire », souligne une étudiante de l'Université du Witwatersrand à Johannesburg.
Au Burkina Faso, en revanche, l'avortement reste un tabou qui marginalise les femmes y ayant recours. « Moi, je n'ai pas de problème avec une personne qui veut avorter. Elle a le droit. Mais avorter moi-même, je ne le ferai jamais », confie Sylviane Bazié, étudiante à l'Université Joseph Ki-Zerbo de Ouagadougou. Derrière ces phrases simples, une réalité complexe se dégage : la loi n'encourage pas l'avortement, elle protège la vie et la dignité des femmes en leur offrant un choix sécurisé.
Dans plusieurs pays africains, le débat sur la légalisation ou l'élargissement de l'accès à l'avortement ne cesse de faire couler de l'encre et d'animer les discussions parlementaires.
Bénin : Des projets de réforme en suspens
Des projets de réforme visant à élargir progressivement les motifs légaux d'avortement sont débattus depuis plusieurs années. Cependant, la pression des groupes religieux et conservateurs freine leur adoption.
Kenya : Débats constitutionnels autour du droit à la santé
Au Kenya, des discussions juridiques portent sur l'interprétation constitutionnelle du droit à la santé, certains juristes et militants arguant que ce droit inclut l'accès à l'avortement sécurisé. La Constitution kényane de 2010, adoptée après un référendum historique, autorise l'avortement en cas de danger pour la santé de la mère, mais son application reste controversée.
Ces débats traduisent une prise de conscience croissante : le statu quo coûte des vies.
Arguments en faveur de la légalisation
Plusieurs arguments motivent les plaidoyers pour la légalisation :
Santé publique : Prévenir plutôt que réparer. Les complications médicales graves liées aux avortements clandestins pèsent lourdement sur les systèmes de santé africains déjà fragilisés.
Droits humains : Garantir l'autonomie corporelle et la dignité. Le droit des femmes à décider de leur corps est reconnu par plusieurs instruments internationaux ratifiés par les États africains.
Réduction de la mortalité maternelle : Objectif partagé par tous les États africains dans le cadre des Objectifs de Développement Durable (ODD). Or, les avortements non sécurisés comptent parmi les principales causes de décès maternels évitables.
Pragmatisme : Criminaliser n'empêche pas, cela rend seulement l'acte plus dangereux. Les femmes continueront d'avorter, que la loi l'interdise ou non. La question est de savoir si elles le feront en sécurité ou au péril de leur vie.
L'expérience africaine montre que la légalisation même partielle de l'avortement est possible, compatible avec les réalités culturelles et bénéfique pour la société. Là où la loi accompagne la médecine, les femmes vivent, les familles se stabilisent et l'État gagne en cohérence sanitaire.
Le débat n'est donc plus de savoir si cela fonctionne, mais quand chaque pays acceptera de regarder les faits en face. L'avenir du droit africain en matière de santé reproductive se joue ici : entre courage politique et fidélité à la vie réelle des femmes. Entre discours moralisateurs et données épidémiologiques. Entre immobilisme idéologique et pragmatisme sanitaire.
Les pays pionniers ont tracé la voie. Aux autres de décider s'ils préfèrent continuer à fermer les yeux sur les morts évitables ou s'ils choisiront enfin de protéger la santé et la dignité de leurs citoyennes.
Centre for Reproductive Rights. (s.d.). The World's Abortion Laws. Consulté à l'adresse : https://reproductiverights.org/maps/worlds-abortion-laws/
Guttmacher Institute. (s.d.). Abortion in Africa: Facts and Figures. New York : Guttmacher Institute.
Ministère de la Santé d'Afrique du Sud. (1996). Choice on Termination of Pregnancy Act, No. 92 of 1996. Pretoria : Government of South Africa.
Ministère de la Santé, Mozambique. (2014). Loi sur la santé reproductive.
Ministère de la Santé publique, Cap-Vert. (s.d.). Données sanitaires nationales.
Organisation mondiale de la Santé (OMS). (2022). Abortion Care Guideline. Genève : OMS.
République Tunisienne. (1973). Code de la santé publique (Loi n° 73-75 du 28 novembre 1973).