La première chose que Laglise Sefu Selemba a faite en arrivant à Bujumbura, c'est chercher de l'akabanga. Cette petite bouteille d'huile pimentée burundaise, omniprésente sur les tables locales, lui rappelait quelque chose de Kinshasa pas exactement la même saveur, mais la même logique du piment comme langage universel. "Quand j'ai trouvé que ça ressemblait un peu à ce qu'on met chez nous, j'ai su que j'allais survivre ici", dit-il en riant.
Ce détail dit beaucoup de la mobilité étudiante intra-africaine cette forme de migration invisible, peu médiatisée, qui fait que des milliers de jeunes africains traversent non pas l'Atlantique ou la Méditerranée, mais une frontière terrestre vers un pays voisin qui leur ressemble et leur est étranger à la fois. J'ai passé une semaine à suivre Laglise, Hussein et Chamamba trois étudiants congolais inscrits à l'Université du Burundi pour comprendre ce que signifie concrètement étudier à l'étranger quand cet étranger est à trois heures de route de chez soi.
Laglise : celui qui a décidé que le Burundi, c'était chez lui
Laglise est en communication. Il vient de Kinshasa, quartier de Limete, et il a une façon de parler qui remplit la pièce. Quand je l'ai rencontré le lundi matin dans la cour de la résidence universitaire, il était en train d'expliquer à deux étudiants burundais la différence entre le lingala et le kikongo. Il faisait cours. Il avait l'air chez lui.
"J'ai décidé dès la première semaine que je n'allais pas me comporter comme un étranger en visite. Je suis ici pour trois ans, c'est chez moi", m'a-t-il dit. Cette décision psychologique avant d'être pratique a structuré toute son expérience. Il fréquente les marchés du quartier Ngagara, a appris quelques mots de kirundi, mange local plutôt que de chercher à reproduire la cuisine congolaise. "Le jour où j'ai arrêté de comparer et où j'ai commencé à observer, tout est devenu plus facile."
Mais l'intégration n'est pas sans friction. En cours de communication interculturelle une ironie que Laglise savoure il a vécu sa première confrontation directe avec un préjugé. Un camarade burundais avait évoqué, sur le ton de la plaisanterie, la réputation des Congolais comme "grands parleurs". "J'aurais pu m'énerver. J'ai préféré demander d'où venait cette idée. On a eu une vraie conversation. C'est ça, la communication interculturelle", dit-il en souriant. Mais il admet que ce n'est pas toujours aussi serein. "Il y a des jours où je sens qu'on me voit d'abord comme congolais avant de me voir comme étudiant."
Sa journée type commence à 7h00 avec un café noir qu'il prépare lui-même "le café ici est excellent, c'est l'un des grands avantages du Burundi" et se termine souvent tard le soir sur un projet de groupe. L'université lui plaît : les classes sont plus petites que ce qu'il connaissait à Kinshasa, les professeurs plus accessibles. "Au Congo, un prof c'est une figure distante. Ici, on peut aller frapper à son bureau. J'ai mis deux mois à comprendre que j'en avais le droit."
Hussein : celui que la distance ronge
Hussein Munga occupe une chambre en résidence dont il a soigneusement organisé chaque centimètre. Une photo de sa mère sur le bureau. Un calendrier avec les dates de retour en vacances entourées en rouge. Un carnet où il note, m'a-t-il dit, "tout ce que je veux faire quand je rentre à Kinshasa".
Hussein est brillant ses camarades le disent, ses notes le confirment. Mais Hussein lutte. La distance l'épuise d'une façon qu'il n'avait pas anticipée. "J'avais lu des articles sur le mal du pays. Je pensais que ça ne m'arriverait pas. Je m'étais dit que j'étais fort et que j'allais bien gérer. J'avais tort."
Ce qui lui manque n'est pas spectaculaire. Ce sont les petits bruits de son quartier, la voix de sa mère dans la cuisine, les discussions avec ses amis du lycée qui parlaient son swahili à lui pas exactement le même qu'au Burundi, avec des intonations et des mots différents qui créent des malentendus inattendus. "La première fois qu'on m'a regardé bizarrement à cause de ma façon de parler swahili, j'ai réalisé que même la langue qu'on partageait nous séparait."
En cours, Hussein est celui qui écoute et note tout. Son rapport aux médias et à la politique le sujet de sa spécialisation est viscéral. "Je vois ce qui se passe au Congo depuis ici, à travers des médias burundais qui ne parlent pas de mon pays comme je le perçois. C'est une forme de dépaysement permanent." Cette distance du regard, douloureuse au quotidien, nourrit pourtant son travail académique. Son mémoire de première année porte sur la représentation du Congo dans la presse burundaise. "C'est ma façon de transformer la frustration en quelque chose d'utile."
Le dimanche, Hussein va dans un café du centre-ville où il a pris l'habitude de retrouver d'autres étudiants étrangers un Rwandais en économie, une Tanzanienne en droit. "On parle de tout sauf de nos pays. C'est reposant. On est juste des gens qui lisent et qui discutent." Ces dimanches sont, dit-il, ce qui l'aide le plus à tenir.
Chamamba : celui qui observe
Mwenyemari Chamamba étudie la littérature anglaise et note tout dans un carnet qu'il appelle son "journal d'observation". Depuis son arrivée au Burundi, il documente les différences de cuisine, de langage, de rapport au temps, d'humour avec une méthode presque ethnographique. "Je suis en littérature, mais je pense que je deviendrai anthropologue", dit-il sérieusement.
Chamamba est le plus discret des trois. Il parle peu, écoute beaucoup, et pose des questions qui surprennent ses interlocuteurs par leur précision. Quand je lui ai demandé ce qui l'avait le plus frappé depuis son arrivée, il a pris trente secondes avant de répondre. "La ponctualité. Les cours commencent à l'heure ici. Au Congo, on a une certaine flexibilité. Les premiers jours, j'étais toujours en retard."
Sa relation à la langue est particulière. Il étudie Shakespeare en anglais au Burundi, un pays dont les langues officielles sont le kirundi, le français et le swahili, et où l'anglais est en train de s'imposer comme langue d'enseignement sous l'influence des pays anglophones voisins. "J'étudie une langue étrangère dans un pays qui est en train d'apprendre cette même langue étrangère. On est tous dans le même bateau, d'une certaine façon."
Le matin, il écoute des podcasts en anglais dans le taxi. L'après-midi, il lit. Le soir, il écrit dans son carnet. Le dimanche, il se promène dans les rues de Bujumbura avec un plan de la ville qu'il a imprimé et annoté. "Je veux connaître cette ville vraiment, pas seulement le chemin entre la résidence et l'université." Il m'a montré ses annotations : des noms de marchés, des descriptions de quartiers, des observations sur l'architecture coloniale belge qui marque encore certains bâtiments. "Ce pays a une histoire dense. J'apprends autant ici en marchant qu'en cours."
Ce que ces trois trajectoires disent de la mobilité intra-africaine
Après une semaine avec Laglise, Hussein et Chamamba, quelques constats s'imposent.
Le premier est que la mobilité intra-africaine est invisibilisée. Ces trois étudiants ont quitté leur pays, adapté leur mode de vie, affronté un nouveau système universitaire, géré la distance avec leurs familles exactement comme un étudiant africain en France ou au Canada. Mais parce qu'ils sont "juste au Burundi voisin", leur expérience est rarement reconnue comme une mobilité internationale à part entière. Ils ne bénéficient pas des programmes de bourses dédiés aux "étudiants à l'étranger", n'ont pas accès aux réseaux d'anciens étudiants internationaux, et sont souvent perçus comme des migrants économiques plutôt que comme des étudiants en mobilité choisie.
Le deuxième est que la proximité géographique ne garantit pas la facilité d'intégration. Congo et Burundi partagent une frontière, une histoire, une langue et pourtant Laglise, Hussein et Chamamba naviguent chaque jour des différences culturelles réelles, des préjugés mutuels, et des malentendus linguistiques que personne ne leur avait préparés à affronter.
Le troisième est que ces étudiants sont en train de construire quelque chose que les universités ne mesurent pas : une connaissance intime de l'Afrique depuis l'intérieur, une capacité à circuler entre cultures, langues et contextes qui sera leur atout professionnel principal dans les décennies à venir. L'Afrique de demain a besoin de personnes qui comprennent Bujumbura depuis Kinshasa et Kinshasa depuis Bujumbura. Laglise, Hussein et Chamamba sont en train de devenir ces personnes.