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Céline, 24 ans : "Être mère et étudiante, c'est courir deux marathons en même temps"

Rédigé par L’Étudiant Africain | Jan 17, 2026 3:41:29 PM

Quand Céline arrive en cours de comptabilité à l'Université de Yaoundé II, à 8h tapantes, elle a déjà vécu une journée entière. Réveil à 5h. Préparer Léa, sa fille de 3 ans. La déposer chez sa voisine qui accepte de la garder contre un petit dédommagement que Céline peine parfois à payer. Puis courir attraper le bus. Arriver essoufflée, mais arriver.

"Les autres me voient comme une étudiante normale", confie-t-elle pendant la pause. "Personne ne sait que je suis mère. J'ai appris à séparer mes deux vies. Ici, je suis juste Céline l'étudiante. Chez moi, je suis maman."

Un accident de parcours devenu combat quotidien

Céline est tombée enceinte en deuxième année de Licence. Le père, un camarade de promotion, a disparu dès l'annonce. "Il m'a dit texto : 'Débrouille-toi, ce n'est pas mon problème.' Puis il a changé de numéro." Sa famille, d'abord choquée, a fini par la soutenir, mais de loin. "Mes parents vivent au village. Ils m'envoient 15 000 francs par mois quand ils peuvent. Le reste, c'est à moi de trouver."

Alors Céline trouve. Elle vend des vêtements d'occasion le week-end au marché, coiffe et tresse les cheveux dès que possible, pose les ongles, bref comme on dit localement "ce que je vois je fais". Elle a même accepté, une fois, de faire le ménage chez un professeur une expérience qu'elle ne veut plus jamais revivre. "Il m'a regardée bizarrement tout le temps. J'ai compris le message. Je n'y suis jamais retournée."

L'équation impossible : bébé, bouffe, bouquins

Le budget mensuel de Céline ressemble à un casse-tête permanent. Loyer d'une chambre minuscule : 25 000 FCFA. Garde de Léa : 20 000 FCFA. Nourriture pour deux : 30 000 FCFA minimum. Couches, lait, vêtements pour l'enfant : 15 000 FCFA. Transport : 10 000 FCFA. "Et mes frais universitaires ? Mes livres ? Mes photocopies ? Je ne sais même pas comment je fais les comptes."

Ce qu'elle ne dit pas tout de suite, c'est qu'elle saute souvent des repas pour que Léa mange à sa faim. Que ses vêtements à elle datent du lycée. Qu'elle n'a pas acheté de chaussures neuves depuis deux ans. "Léa passe avant tout. Toujours."

L'université qui ignore les mères

Ce qui la révolte le plus, c'est l'invisibilité institutionnelle. "L'université fait comme si on n'existait pas. Pas de crèche, pas d'aménagement d'horaires, pas de compréhension. L'année dernière, Léa est tombée malade pendant la période d'examens. J'ai dû choisir : ma fille ou mon exam. J'ai choisi ma fille. J'ai raté mon année."

Quand elle a voulu expliquer sa situation au secrétariat pour demander une session de rattrapage, on lui a répondu : "Tu savais ce que tu faisais quand tu es tombée enceinte. Assume." Elle a encaissé. Redoublé. Recommencé.

Pourquoi elle continue

"Pour Léa", répond-elle sans hésiter. "Je veux qu'elle soit fière de moi. Je veux lui montrer qu'on peut tomber et se relever. Qu'être mère célibataire n'est pas une fin. Je veux un diplôme, un travail, une vie digne pour nous deux."

Céline est actuellement en troisième année de Licence. Elle rêve de devenir expert-comptable, d'avoir son propre cabinet un jour. "Je sais que ça va prendre du temps. Que je vais mettre plus longtemps que les autres. Mais j'y arriverai. Pour elle." En attendant, elle court ses deux marathons. Mère le matin, étudiante l'après-midi, travailleuse le soir. Épuisée toujours. Abandonnée jamais. Parce que Céline, comme des milliers d'étudiantes-mères africaines invisibilisées, a compris une chose essentielle : dans un système qui ne leur laisse aucune place, simplement continuer est déjà un acte de résistance.