Stéphanie Assi Durand avait dix ans d'expérience dans les entreprises technologiques américaines. Joyce Kamande avait étudié aux États-Unis et au Kenya les meilleures pratiques de logistique agricole. Karima Grant avait passé une grande partie de sa vie adulte aux États-Unis, où elle travaillait comme consultante internationale en leadership. Toutes les trois auraient pu rester. Elles ont choisi de rentrer pas par manque d'alternatives, mais parce qu'elles avaient identifié sur leur continent des défis que personne d'autre ne résoudrait à leur place.
Ces trois portraits ne sont pas des success stories sans aspérités. Ce sont des trajectoires de femmes qui ont regardé l'Afrique en face avec ses obstacles réels, ses marchés imparfaits, ses écosystèmes entrepreneuriaux encore en construction et qui ont décidé que c'était précisément là que leur travail avait du sens.
Stéphanie Assi Durand : construire la tech africaine depuis Abidjan
Stéphanie Assi Durand est née en Côte d'Ivoire et a grandi dans une famille nombreuse où le travail et le sens du sacrifice n'étaient pas des valeurs abstraites. "J'ai beaucoup appris de mes parents sur la valeur du travail bien fait, la détermination et surtout le sens du sacrifice", confie-t-elle. C'est avec cette boussole intérieure qu'elle quitte Abidjan après son baccalauréat au Lycée Sainte Marie de Cocody pour rejoindre l'Université d'Albany, aux États-Unis, où elle étudie le génie logiciel et les mathématiques.
Le diplôme en poche, les grandes firmes technologiques américaines la recrutent. Elle y travaille dix ans, accumulant une expérience rare dans des environnements de pointe. Mais le retour a toujours fait partie du plan. "Après toutes ces années passées en Occident, j'ai décidé de tourner le regard vers ma terre natale et de me lancer dans l'entrepreneuriat, en particulier dans le domaine des FinTech, pour réinventer le secteur financier à l'aide des nouvelles technologies", explique-t-elle.
En 2019, elle co-fonde Moja Ride, une plateforme qui connecte les différents modes de transport en Côte d'Ivoire. Un an plus tard, elle fonde Meraky Tech à Abidjan, une entreprise proposant des solutions numériques sur mesure pour les entreprises africaines de la conception de produits digitaux à l'intégration de l'intelligence artificielle. En cinq ans, Meraky Tech mène à bien plus de 700 projets numériques avec une équipe de plus de 30 professionnels. Entre 2022 et 2023, l'entreprise s'étend en Côte d'Ivoire et en Guinée. Stéphanie lance ensuite Meraky Learn, une plateforme d'e-learning adaptée aux besoins africains.
Ce qui rend le parcours de Stéphanie particulièrement signifiant, ce n'est pas seulement l'échelle de ses réalisations c'est le choix délibéré de revenir travailler dans un écosystème où les ressources humaines qualifiées sont rares, où le financement est difficile, où les infrastructures sont encore fragiles. Elle ne l'a pas fait malgré ces obstacles. Elle l'a fait en les connaissant.
Joyce Kamande : transformer les déchets agricoles en moteur de développement
Joyce Kamande a grandi dans les zones semi-arides du centre du Kenya, où l'insécurité alimentaire n'était pas une statistique mais une réalité quotidienne visible sur les visages des enfants à l'école. Cette expérience d'enfance a planté en elle quelque chose qu'aucun cursus universitaire n'a pu déraciner : une conviction que l'agriculture africaine pouvait et devait être transformée de l'intérieur.
Son parcours académique est solide et pluridisciplinaire une licence en gestion des achats à la Dedan Kimathi University of Technology, un master en approvisionnement et logistique à la Jomo Kenyatta University, complété par un programme de leadership à l'Oklahoma State University et un programme d'accélération au Miller Center de la Santa Clara University. C'est lors d'un bénévolat en gestion des déchets, avec un ami devenu son cofondateur, qu'elle identifie l'idée qui deviendra son entreprise.
En 2015, elle fonde Safi Organics, une entreprise produisant des engrais organiques innovants à partir de déchets agricoles locaux. L'ambition est précise : briser le cycle de dépendance des petits agriculteurs kényans aux engrais chimiques importés, coûteux et appauvrissants pour les sols. "En tant que cofondatrice, mon parcours a commencé lorsque j'ai été témoin des difficultés des petits exploitants agricoles, piégés dans un cycle de dépendance aux engrais importés et de rendements décroissants", raconte-t-elle.
Les formules développées par Safi Organics, validées par le Massachusetts Institute of Technology, permettent d'augmenter les rendements agricoles jusqu'à 30 % et de réduire les coûts d'engrais de 30 à 40 %. L'entreprise propose également des services d'analyse des sols et de conseil agronomique, et a créé des emplois pour des jeunes ruraux. L'objectif déclaré : atteindre 100 millions d'agriculteurs africains confrontés aux mêmes défis.
Au-delà de Safi Organics, Joyce contribue au Rallying Cry Project, accompagne des start-ups en tant que mentor chez Accenture, et est membre active de Rotary International. Une présence dans les écosystèmes d'accompagnement qui dit beaucoup de sa conception du développement : pas solitaire, mais collectif.
Karima Grant : réinventer l'éducation pour former les acteurs du changement
Karima Grant est rentrée au Sénégal après avoir passé une grande partie de sa vie professionnelle aux États-Unis non pas pour se reposer sur une carrière internationale bien établie, mais parce qu'elle avait constaté quelque chose que personne ne semblait vouloir nommer clairement : l'école sénégalaise préparait les enfants à un monde qui n'existait plus.
Diplômée d'un master en Fiction Writing du Pine Manor College, elle avait travaillé comme consultante et facilitatrice en leadership dans plusieurs pays avant d'être reconnue Ashoka Fellow en 2009 une distinction réservée aux innovateurs sociaux dont les idées ont un potentiel de transformation systémique. Revenue au Sénégal comme enseignante, elle observe le fossé entre ce que l'école transmet et ce que le XXIe siècle exige. Ce constat et non une occasion favorable ou un financement disponible est à l'origine de tout ce qui suit.
L'élément déclencheur est presque anecdotique : approchée par le British Council pour diriger une exposition destinée aux enfants, elle propose à la place d'organiser un atelier de production de livres avec eux. Malgré les résistances de certains enseignants, elle réunit quarante enfants pendant trois jours. Ils publient leur premier livre. L'exposition qui suit attire plus de deux mille enfants. De cette expérience naît ImagiNation Afrika.
Depuis 2011, Karima dirige Kër ImagiNation, un espace d'apprentissage et d'innovation à Dakar accueillant des enfants de six mois à douze ans. Les facilitateurs qui y travaillent ne transmettent pas un savoir ils accompagnent des enfants qui expérimentent, créent et développent les compétences essentielles du changement. Le programme a reçu le prix de la European Museums Association et une distinction au festival Vues d'Afrique. Karima a également cofondé Kër ImagiNation Educational Services, qui comprend Les Playlabs, la première chaîne de programmes préscolaires basés sur le jeu au Sénégal. À cela s'ajoutent des programmes de leadership sur trois continents, et quatre livres illustrés pour enfants.
"Avec plus de vingt-cinq ans d'expérience dans le développement humain et l'éducation sur trois continents, je cherche à transformer l'écosystème de l'apprentissage pour plus d'un million de jeunes acteurs du changement en Afrique", écrit-elle. Ce n'est pas une formule de présentation. C'est un programme de vie.
Ce qu'elles nous disent à toutes et à tous
Stéphanie, Joyce et Karima n'ont pas attendu que les conditions soient parfaites pour agir. Elles ont fait le diagnostic lucide des obstacles manque de ressources humaines qualifiées, infrastructures insuffisantes, résistances institutionnelles et elles ont travaillé dans ces conditions, pas en dépit d'elles.
Chacune, à sa façon, a formulé ce que signifie construire en Afrique aujourd'hui.
Stéphanie : "Permettez-vous de rêver, d'avoir une vision, un objectif clair et de vous atteler à en faire une réalité."
Joyce : "L'amour de la facilité ne peut garantir un succès à long terme ; seul le travail bien fait paie."
Karima : "Servez-vous des épreuves pour vous propulser vers l'avant."
Trois formules différentes pour dire la même chose : le retour n'est pas un sacrifice. C'est un pari sur l'avenir et sur soi-même.
Références bibliographiques
Oceans News. "Côte d'Ivoire : Stéphanie Assi, figure de proue de la transformation numérique." Disponible sur : https://oceans-news.com/stephanie-assi-fondatrice-et-directrice-generale-de-meraky-tech/
Tomorrow Magazine. "Stéphanie Assi : l'étoile du digital en Afrique." Disponible sur : https://tomorrowmag.net/stephanie-assi-letoile-du-digital-en-afrique/
We Are Tech Africa. "Stéphanie Assi aide les entreprises à se numériser."
Business Daily Africa. "Joyce Kamande."
One Young World. "Joyce Kamande Speaker profile."
Bayer Foundation Women Entrepreneurs Award. "Joyce Kamande." Disponible sur : https://bayerfoundationwea.com/works/joyce-kamande
Africa Women Expert. "Karima Grant, entrepreneure qui veut révolutionner l'éducation au Sénégal."
WISE Qatar. "Karima Grant Biography." Disponible sur : https://www.wise-qatar.org/biography/karima-grant/
Ashoka. "Karima Grant Ashoka Fellow."