« Ce n’est pas parce que je suis une femme que je ne peux pas coder », affirme Mariam, ingénieure en cybersécurité à N’Djamena (entretien, juillet 2025). Au Tchad, comme dans une grande partie de l’Afrique subsaharienne, les femmes sont sous-représentées dans les métiers du numérique. Pourtant, elles sont de plus en plus nombreuses à vouloir faire entendre leur voix dans un secteur en pleine expansion. Selon ONU Femmes et l’Union africaine (2023), seulement 20 % des professionnels TIC au Tchad sont des femmes et encore moins occupent des postes à responsabilité. Une dynamique de changement est pourtant en marche portée par des femmes audacieuses et engagées.
Les chiffres sont clairs malgré les efforts de sensibilisation, les femmes restent largement minoritaires dans les domaines techniques. Le rapport Women in Tech Africa (2024) souligne que seulement 5 % des postes de direction dans les startups tech au Tchad sont occupés par des femmes. Cette situation s’explique en partie par des barrières sociales. Les stéréotypes de genre encore très présents orientent les filles vers des filières perçues comme plus «féminines», au détriment des sciences, de l’ingénierie ou de la programmation. À cela s’ajoute le manque d’accès à des modèles féminins visibles et l’absence d’incitations spécifiques dans les formations techniques. Conséquence, même les femmes diplômées en informatique peinent à progresser dans un environnement encore marqué par la méfiance et la concurrence masculine.
Malgré ce contexte difficile, certaines jeunes femmes tracent leur propre chemin. À 27 ans, Hawa anime des ateliers de codage pour adolescentes dans un quartier populaire de N’Djamena en partenariat avec Girls in Tech Chad, une initiative locale visant à éveiller les vocations féminines dans le numérique. «Quand les filles voient que je programme, elles veulent essayer aussi. Ce qu’il manque, c’est juste une première occasion d’essayer. Ensuite, elles sont incroyables», raconte-t-elle (entretien, juillet 2025). De son côté, Mariam, fondatrice d’une startup en cybersécurité, multiplie les interventions dans des forums universitaires et des panels professionnels. Elle milite activement pour que les femmes soient associées à la création de solutions numériques dans les domaines sensibles comme la sécurité des données ou la santé digitale.
Plusieurs projets visent à réduire le fossé entre les femmes et le numérique. Le programme Girls in Tech Chad lancé en 2021 a déjà formé plus de 300 jeunes filles en codage, design graphique et cybersécurité. En parallèle, des ONG partenaires (ex: Women Digital Empowerment, 2024) soutiennent des hackathons féminins offrent des bourses pour les entrepreneures numériques et facilitent l’accès au mentorat avec des femmes professionnelles établies. Ces initiatives ont un impact réel mais leur couverture géographique reste limitée surtout en dehors des grandes villes. Le développement de ces projets dans des zones rurales ou périphériques est un enjeu central pour démocratiser l’accès des femmes au numérique.
Les défis restent néanmoins importants. De nombreuses jeunes femmes doivent encore faire face à des pressions familiales pour s’orienter vers des filières jugées «plus convenables», comme le droit ou l’enseignement. L’idée que la tech serait un domaine masculin est encore très répandue. Par ailleurs, l’accès au financement pour les projets portés par des femmes est particulièrement limité. D’après le rapport African Women in Digital Finance (2023), les femmes entrepreneures tech en Afrique centrale obtiennent 20 % de financements en moins que leurs homologues masculins à compétences égales. Enfin, les plateformes d’apprentissage en ligne souvent en anglais sont peu accessibles à celles qui n’ont pas eu une formation bilingue ce qui limite leur autonomie d’apprentissage.
Pour changer durablement la donne, plusieurs leviers peuvent être actionnés. L’introduction du numérique dès le cycle primaire avec des outils pédagogiques adaptés permettrait de lutter dès le départ contre les stéréotypes de genre. Le développement de programmes de mentorat entre femmes expérimentées et jeunes filles en formation renforcerait la confiance en soi et la persévérance. Enfin, la création de fonds spécifiques pour les startups dirigées par des femmes permettrait de stimuler l’innovation féminine dans des domaines encore peu explorés, comme la e-santé, l’agritech ou la fintech. Comme le souligne ONU Femmes (2023), «l’inclusion des femmes dans les technologies n’est pas une faveur, c’est une nécessité pour une innovation durable et équitable.»
Au Tchad, les femmes dans la tech ne se contentent plus de subir les normes, elles les transforment. À travers la formation, l’engagement communautaire et la création d’entreprises innovantes, elles dessinent un futur numérique plus juste. Soutenir leur parcours n’est pas seulement un enjeu d’égalité, c’est un impératif pour la croissance, l’innovation et la souveraineté technologique du pays.