Entretien avec le Professeur Clément Bigirimana, linguiste burundais, Université du Burundi
Il y a une idée reçue tenace sur la mobilité étudiante africaine : pour réussir, il faudrait partir en Europe ou en Amérique. Le Professeur Clément Bigirimana est la preuve que ce n'est pas la seule voie. Burundais, il a fait ses deux premiers cycles à l'Université Kasdi Merbah Ouargla en Algérie, son doctorat à l'Université de Dschang au Cameroun, et des mobilités doctorales à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar et à l'Université Félix Houphouët-Boigny d'Abidjan. Aujourd'hui enseignant-chercheur à l'Université du Burundi, il revient sur un parcours qui l'a formé autant dans les amphithéâtres qu'en dehors.
Votre parcours est atypique. Comment avez-vous atterri en Algérie ?
Honnêtement, ce n'était pas un plan. C'était une opportunité. Le gouvernement du Burundi proposait des bourses d'excellence pour étudier à l'étranger, et l'Algérie faisait partie des destinations disponibles. J'ai saisi cette chance sans trop savoir ce qui m'attendait. La filière non plus n'était pas vraiment mon premier choix les bourses proposées étaient orientées vers la linguistique et la littérature françaises. Comme j'avais fait la section Lettres Modernes au lycée, c'était cohérent sur le papier. Mais ce n'était pas ce que j'avais imaginé faire.
Avec le recul, c'est l'un des paradoxes de mon parcours : les décisions les plus structurantes de ma vie académique ont été prises par d'autres les institutions, les bourses, les accords entre gouvernements. Et pourtant, je ne regrette rien. Peut-être que les meilleures trajectoires sont celles qu'on n'avait pas planifiées.
Quatre ans en Algérie, puis le Cameroun pour le doctorat. Qu'est-ce qui a changé entre les deux ?
Tout, ou presque. L'Algérie m'a formé académiquement dans un environnement que je ne connaissais pas du tout un pays à majorité musulmane, une culture arabophone, une organisation universitaire différente de ce que j'avais vu au Burundi. Le choc culturel était réel. Je venais d'un milieu catholique, je ne parlais pas un mot d'arabe, et soudainement je me retrouvais dans un contexte où la langue du quotidien n'était ni le kirundi ni le français mais l'arabe. J'ai appris l'arabe par nécessité pour faire mes courses, pour comprendre les annonces administratives, pour exister dans la ville. Aujourd'hui je l'ai oublié, faute de pratique, mais cette expérience m'a appris quelque chose d'essentiel : on peut fonctionner dans un environnement qui ne vous ressemble pas. Il faut juste du temps et une vraie volonté d'y entrer.
Le Cameroun, c'était différent. Plus proche culturellement la langue française dominait dans les espaces universitaires, les codes sociaux m'étaient moins étrangers. Mais l'expérience la plus marquante du doctorat a été le Collège doctoral inter-régional en didactique, langue française et littérature comparée francophone, qui organisait des mobilités à Dakar et à Abidjan. Là, pour la première fois, j'ai travaillé aux côtés de doctorants du Bénin, du Mali, du Burkina Faso, de la RDC, de la Côte d'Ivoire, du Cameroun et du Sénégal, encadrés par des professeurs africains et français. C'était du panafricanisme concret, pas dans les discours mais dans les salles de séminaire.
Votre famille n'était pas enthousiaste à l'idée que vous fassiez de la linguistique. Comment ça s'est passé à votre retour ?
Ma famille, comme beaucoup de familles africaines, avait une idée très précise des filières qui mènent quelque part les sciences, la médecine, le droit, l'ingénierie. La linguistique et la littérature, c'était perçu comme une voie sans débouché clair. Cette inquiétude, je la comprends elle vient d'un endroit sincère, celui des parents qui veulent que leurs enfants aient une vie stable.
Ce qui a changé les choses, c'est le résultat. Quand je suis rentré après mon Master en 2013 et que j'ai été recruté à l'Université du Burundi presque immédiatement, les regards ont changé. Les familles africaines croient aux faits. Le diplôme, le poste, la stabilité c'est ce qui parle. Depuis, personne ne me demande plus pourquoi j'ai étudié la linguistique.
Vous comparez les systèmes universitaires algérien, camerounais et burundais. Quelles différences frappent le plus ?
Ce qui m'a frappé d'abord, c'est l'infrastructure. L'Algérie était nettement plus avancée sur ce plan les bibliothèques, les équipements, les résidences universitaires. Ce n'est pas une critique des autres pays, c'est un constat sur les investissements que l'État algérien a faits dans son université publique depuis des décennies. Au Cameroun et au Burundi, les moyens sont plus limités, mais j'y ai trouvé autre chose une proximité plus grande entre enseignants et étudiants, une atmosphère peut-être moins industrielle.
Ce qui m'a frappé ensuite, c'est l'incohérence des calendriers et des systèmes de crédits. Quand on circule entre universités africaines, on réalise que le passage au système Licence, Master, Doctorat (LMD) n'a pas été harmonisé de la même façon partout. Des diplômes portent le même nom mais ne recouvrent pas les mêmes réalités. Cette fragmentation est le principal obstacle à une vraie mobilité étudiante africaine à grande échelle. On ne peut pas construire un espace éducatif continental si chaque pays a ses propres règles du jeu.
Il existe des stéréotypes entre Africains eux-mêmes. Vous l'avez vécu ?
Oui, et c'est une réalité qu'on parle peu. Dans les espaces internationaux, on présente souvent l'Afrique comme un bloc uni face au reste du monde. Mais à l'intérieur du continent, les préjugés existent entre pays du Nord et pays subsahariens, entre anglophones et francophones, entre pays perçus comme plus développés et d'autres moins. J'ai entendu des commentaires sur le Burundi, sur ce que les gens imaginaient de mon pays. Parfois bienveillants, parfois condescendants.
Ce que cette expérience m'a appris, c'est que l'unité africaine ne se décrète pas. Elle se construit dans la rencontre réelle, dans le travail commun, dans la découverte que l'autre est plus complexe que l'image qu'on en avait. Mes meilleurs souvenirs de ces années sont des conversations à Dakar ou à Abidjan avec des collègues d'autres pays, où nous réalisions ensemble que nos différences étaient nos ressources les plus précieuses.
Un mot sur la langue. Le kirundi, le français, l'anglais, l'arabe est-ce que la mobilité africaine vous a rendu plus polyglotte ?
Elle m'a rendu plus conscient de ce que les langues font aux gens. Au Burundi, nous avons le kirundi comme langue nationale unique une richesse et une limite à la fois, parce qu'elle crée une unité culturelle forte mais peut aussi fermer certaines fenêtres. En Algérie, j'ai vu un pays naviguant entre l'arabe, le français et le berbère dans une tension permanente. Au Cameroun, la coexistence de l'anglais et du français dans le même pays m'a montré comment les langues peuvent être à la fois des ponts et des frontières politiques.
Ce que je dis à mes étudiants aujourd'hui : apprenez le français et l'anglais sans hésitation. Pas pour devenir moins africains mais pour pouvoir circuler, échanger, collaborer. La langue est la première infrastructure de la mobilité.
Si vous pouviez changer une chose dans la façon dont les étudiants africains envisagent leur mobilité, ce serait quoi ?
Qu'ils regardent d'abord vers le continent avant de regarder vers l'extérieur. Pas par nationalisme ou par repli mais parce que l'Afrique a des universités sérieuses, des chercheurs excellents, des expériences formatrices que l'Europe ne peut pas offrir. Étudier en Algérie ou au Cameroun m'a donné quelque chose qu'une université française ne m'aurait pas donné : la compréhension de l'Afrique de l'intérieur, avec ses forces et ses contradictions réelles.
Il y a aussi une question pratique. Les bourses intra-africaines existent elles sont moins médiatisées que les bourses européennes, mais elles existent. Le Collège doctoral inter-régional dans lequel j'ai participé en est un exemple. Il faut que les étudiants sachent qu'elles existent, et que les familles comprennent qu'un diplôme obtenu à Dakar, à Yaoundé ou à Alger peut ouvrir autant de portes qu'un diplôme obtenu à Paris.
Clément Bigirimana en quelques repères
Né au Burundi. Licence en langues étrangères langue française, Université Kasdi Merbah Ouargla, Algérie, 2011. Master en sciences du langage et sémiologie de la communication, Ouargla, 2013. Doctorat en langue et linguistique françaises, Université de Dschang, Cameroun, 2017. Mobilités doctorales à l'Université Cheikh Anta Diop, Dakar, et à l'Université Félix Houphouët-Boigny, Abidjan. Enseignant-chercheur à l'Université du Burundi depuis 2013.