Du silence des dépôts d'archives abandonnés aux disques durs bricolés dans des chambres d'étudiants, une autre bataille pour l'avenir de l'Afrique se joue loin des projecteurs. Au Mali, au Zimbabwe, au Sénégal comme au Kenya, des citoyens ordinaires deviennent archivistes par nécessité. Face à des États incapables ou indifférents de protéger la mémoire collective, des initiatives associatives, artistiques et militantes sauvent des fragments d'histoire menacés d'effacement. Car derrière chaque document qui disparaît, c'est une part d'identité qui s'éteint.
Quand les archives meurent, des citoyens se battent
Partout en Afrique, les bibliothèques ferment, les archives collectives sont en danger et des pans entiers de la mémoire disparaissent. Pourtant, face à cette catastrophe silencieuse, des sociétés civiles, des associations, des citoyens et des artistes deviennent archivistes par nécessité. Certains vont jusqu'à créer des centres de mémoire informels pour sauver ce que les institutions abandonnent.
En France, le Centre des archives diplomatiques de Nantes conserve des millions de documents sur l'histoire coloniale africaine. Créé pour rapprocher les histoires de part et d'autre de la Méditerranée, combler l'ignorance qui persiste et jeter les bases d'une véritable mémoire partagée, ce centre illustre un paradoxe cruel : une grande partie de la mémoire africaine se trouvehors du continent.
Les sociétés civiles doivent protéger leurs archives, car elles contribuent à former la société tant culturellement qu'économiquement et politiquement. Selon Gilbert Ndayikengurukiye, dans un article publié dans le journal Iwacu le 5 mai 2013, « les archives aident dans le bon fonctionnement et la compréhension du travail et dans la planification ». Il donne l'exemple de l'élaboration de projets où les archives servent de références ou de sources de rappel sur les initiatives déjà exécutées.
La négligence de l'État face aux archives : Un choix politique ?
L'État néglige souvent de conserver les archives par peur d'être exposé pour ses défaillances. « Certaines archives sont cachées ou détruites pour protéger certains anciens dignitaires », indique M. Manwangari dans le journal Iwacu du 5 mai 2013. La négligence des archives publiques peut ainsi relever d'un choix politique délibéré.
Les archives contiennent les preuves des décisions et des actions de l'État. Elles peuvent exposer des erreurs, des abus ou des violations des droits humains. Par peur d'être critiqué, jugé par l'histoire ou poursuivi en justice, un pouvoir peut influencer ce qui est conservé, ouvert au public ou laissé à l'abandon.
Le philosophe Jacques Derrida explique dans Mal d'archive : Une impression freudienne qu'« il n'y a pas de pouvoir politique sans contrôle de l'archive », montrant que maîtriser les archives revient à maîtriser la mémoire collective. De son côté, Achille Mbembe, dans De la postcolonie, souligne que le pouvoir postcolonial repose souvent sur une gestion sélective de la mémoire. Ainsi, contrôler ou négliger les archives peut devenir une stratégie pour protéger la légitimité d'un régime.
Les risques de l'oubli institutionnel
Lorsque les archives ne sont pas correctement conservées, l'État et les sociétés civiles s'exposent à de graves risques. L'absence de conservation systématique entraîne la disparition de l'histoire administrative, empêchant l'État de comprendre ou de justifier des décisions passées. Les documents historiques sont aussi un outil pour évaluer les politiques publiques et éviterde répéter les erreurs du passé.
Sans archives accessibles, il devient impossible pour les citoyens et la société civile de contrôler l'action publique ou d'exiger des comptes à l'État. Cela peut mener à une érosion de la confiance dans les institutions, car les décisions publiques ne peuvent plus être retracées ni vérifiées. Comme le souligne T. R. Schellenberg dans Modern Archives: Principles and Techniques (1956), la perte des archives compromet la transparence démocratique et la responsabilité gouvernementale.
La conservation des archives : Enjeux et pratiques
L'objectif des individus en charge de la conservation des archives est de limiter au mieux l'effet du temps sur les documents conservés. Prendre en compte l'environnement et les différents facteurs qui lui sont inhérents luminosité, hygrométrie, température est fondamental pour assurer une qualité de conservation optimale.
Il est vivement conseillé de conserver les archives dans les meilleures conditions possibles, afin de pouvoir les préserver et les consulter sans les détériorer. Pour cela, il est nécessaire de maîtriser les conditions environnementales, de sécurité et de confidentialité.
Il est recommandé d'entreposer les archives dans un local dédié spécialement à cet effet. Ce dernier doit permettre une conservation optimale : éviter tout excès de température, garder les documents à l'abri de l'humidité et de la lumière. Pour éviter toute prolifération de bactéries, champignons ou insectes nuisibles, il est préconisé d'installer une ventilation appropriée et d'assurer un dépoussiérage régulier.
Des organisations internationales sont chargées de promouvoir la conservation des archives. L'UNESCO a ainsi mis en place le Records and Archives Management Programme (RAMP), qui comprend notamment la publication d'études spécialisées. Michel Duchein, dans son ouvrage Livres et documents d'archives : Sauvegarde et conservation (1983), offre un guide pratique pour l'organisation de la communication dans les services d'archives.
Une responsabilité collective
Le rôle de conserver les archives incombe à toute personne responsable. Comme l'ont affirmé Léopold Sédar Senghor et Aimé Césaire dans le rapport Édouard Glissant de 2007 sur la mémoire des esclavages : « Nous ne parviendrons pas à surmonter seuls les écueils de notre histoire. Nous ne pouvons pas tirer seuls les leçons du passé afin de garantir le respect de l'homme, de ses droits et de son intégrité à travers le monde. Pour construire un monde meilleur, nous avons besoin du regard, de la voix, des blessures et de l'humanité de tous. »
Les archives permettent d'entrevoir le passé et d'écrire l'avenir. Elles sont une plongée dans l'histoire des sociétés, des peuples et des États. Dans le monde, et particulièrement en Afrique, elles constituent à l'heure actuelle un enjeu primordial de la bonne gouvernance, de la démocratie et du développement durable.
Conclusion
La bataille pour sauver la mémoire africaine ne se mène pas seulement dans les institutions officielles, mais aussi dans les initiatives citoyennes qui refusent l'oubli. Face à la négligenceétatique et aux destructions volontaires, ces gardiens de la mémoire rappellent que préserver les archives, c'est préserver l'identité, la justice et l'avenir. Car sans mémoire, il n'y a ni responsabilité, ni apprentissage collectif, ni construction d'un futur véritablement démocratique.
BIBLIOGRAPHIE
Derrida, J. (1995). Mal d'archive : Une impression freudienne. Paris : Galilée.
Duchein, M., & Flieder, F. (1983). Livres et documents d'archives : Sauvegarde et conservation. Paris : UNESCO.
Glissant, É. (2007). Mémoire des esclavages : La fondation d'un Centre national pour la mémoire des esclavages et de leurs abolitions (Rapport remis au Premier ministre). Paris : La Documentation française.
Mbembe, A. (2000). De la postcolonie : Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine. Paris : Karthala.
Ndayikengurukiye, G. (2013, 5 mai). « Les archives, un outil de développement ». Iwacu.
Schellenberg, T. R. (1956). Modern Archives: Principles and Techniques. Chicago : University of Chicago Press.
UNESCO. (s.d.). Records and Archives Management Programme (RAMP). Paris : UNESCO.
