Il y a des chansons qui coupent plus franc que des haches. Le Bûcheron de Franklin Boukaka est de celles-là.
Né le 10 octobre 1940 à Brazzaville, dans une famille où la musique coulait dans les veines autant que le sang, Franklin Boukaka construit sa carrière à travers plusieurs orchestres de l'époque, composant des chansons très engagées traitant de la décolonisation, du panafricanisme, des indépendances et des injustices sociales.
En 1971, il enregistre Le Bûcheron avec un certain Manu Dibango qui n'était pas encore la star de Soul Makossa aux arrangements. L'album s'impose comme un chef-d'œuvre, et la phrase devenue culte «Aye Africa, Eh eh Africa, Oh liberté» entre dans la mémoire collective du continent.
Le Bûcheron chantait que couper du bois est un dur labeur. Mais ce qu'il coupait vraiment, c'était l'hypocrisie des indépendances de façade. Il y chantait, prémonitoire, en langue Kongo : «Tout homme doit mourir un jour ; mais toutes les morts n'ont pas la même signification.»
La sienne en eut une. Dans la nuit du 23 au 24 février 1972, après avoir été soumis à de multiples tortures, il est abattu sans jugement à 32 ans, son corps ne sera jamais retrouvé.
Franklin Boukaka appartient à cette génération de chanteurs africains qui faisaient de leur voix un acte politique comme Fela Kuti au Nigeria, Miriam Makeba en Afrique du Sud, ou Seydou Kouyaté au Mali. Des artistes qui comprenaient que la musique n'est pas un divertissement mais un outil de conscience. Aujourd'hui, cette génération tombe lentement dans l'oubli, noyée sous les décibels d'une industrie musicale qui préfère les tubes aux vérités inconfortables. Sous l'autorité de dame l'«ambiance», les artistes se perdent dans une course au tube, une concurrence de décibels qui dessert ce que le continent aurait de plus défendable.
Le Bûcheron a été repris par Manu Dibango, Aïcha Koné, et le groupe Bisso na Bisso. Il n'attend que vous.