Alors que le développement des pays du continent africain est dominé par des institutions extérieures, une nouvelle génération de think tanks émerge, produisant des analyses, recommandations et savoirs qui influencent les pouvoirs publics. Cet article examine qui ils sont, comment ils fonctionnent, qui les finance, quel est leur impact réel et ce que cela dit de l'autonomie intellectuelle du continent.
Peut-on parler d'un « savoir africain » produit par les institutions locales ? Dans quelle mesure ces think tanks influencent-ils effectivement les politiques publiques en Afrique ? Cet article propose une lecture informée et critique de l'écosystème de ces think tanks, donnant la parole aux chercheurs et en situant ces organismes dans le contexte plus large des relations Nord-Sud de production des connaissances.
Définition des think tanks et leur importance
Un think tank, appelé aussi groupe de réflexion, laboratoire d'idées ou boîte à idées, est un groupement d'experts au sein d'une structure généralement de droit privé.
Les think tanks font le pont entre le monde de la recherche et celui de la politique, apportant une rigueur méthodologique à l'étude des problèmes contemporains. Ils jouent un rôle central dans l'élaboration des politiques publiques et la production d'expertises à destination des gouvernants. Ils sont souvent très réactifs, publiant des analyses sur l'actualité ou des propositions de lois dans des délais courts. Leurs travaux visent à éclairer la réflexion citoyenne et le débat public en s'adressant aux responsables politiques, aux médias et au grand public. Dans le domaine démocratique, ils veillent à ce que les citoyens participent au processus politique et peuvent jouer un rôle de contre-pouvoir face aux gouvernements.
Quelques exemples de think tanks africains
- Institut des relations internationales et stratégiques (IRIS) : basé en Tunisie, spécialisé dans la sécurité et la politique étrangère
- Centre d'Études Stratégiques de la Méditerranée (CESM) : basé au Maroc, relations internationales et sécurité régionale
- Conseil pour le Développement de la Recherche en Sciences Sociales en Afrique (CODESRIA) : basé à Dakar, il s'est imposé comme un centre de recherche sociale et politique africaine favorisant la production du savoir critique par et pour les Africains
- WATHI (Sénégal) : basé à Dakar, se concentre sur l'amélioration des conditions socio-politiques, avec une forte dimension de dissémination de connaissances et de plaidoyer
- IMANI Centre for Policy and Education : basé au Ghana, combine recherche, plaidoyer et éducation politique, souvent associé à des approches de marché
- Centre d'Études et de Recherche en Sciences Sociales (CERSS) : basé en République Centrafricaine, spécialisé en politique et en économie
- Think Tank de l'Afrique Centrale (TTAC) : basé au Cameroun, thématique : intégration régionale et gouvernance
- Institute of Security Studies (ISS) : basé au Kenya, spécialisé dans la sécurité et les droits humains
- African Centre for Economic Transformation (ACET) : spécialisé dans la transformation économique
- Mandela Institute for Development Studies (MINDS) : basé à Johannesburg, orienté vers la gouvernance, le développement et les institutions africaines
- Institute for Security Studies (ISS) : basé en Afrique du Sud, pôle majeur d'analyse sur les questions de sécurité, de paix et de gouvernance en Afrique
- South African Institute of International Affairs (SAIIA) : think tank influent sur les relations internationales et la diplomatie africaine
Influence réelle sur les décisions politiques : Succès et limites
Dans plusieurs pays d'Afrique, les think tanks ont su se positionner comme des interlocuteurs indispensables des pouvoirs publics. Par exemple, des recommandations produites par des centres comme SAIIA ou ISS ont été intégrées dans des stratégies nationales de sécurité ou de diplomatie. D'autres, comme IMANI ou WATHI, contribuent à alimenter le débat public national via des publications et des interventions médiatiques.
De nombreuses organisations signalent que leur travail a eu un impact direct sur les politiques publiques au cours des dernières années, souvent en orientant les réformes économiques oudes cadres institutionnels.
Cependant, selon le rapport Think Tanks' Influence on Education Policymaking in Low-Income Contexts, les think tanks ont du mal à prouver leur influence sur les politiques malgré leurparticipation apparente au discours public. Même lorsque les idées des think tanks sont intégrées dans les politiques du gouvernement, elles ne sont souvent pas créditées à cesorganisations.
Les décisions politiques sont souvent influencées par des forces plus larges, ce qui limite le rôle des think tanks dans le changement des politiques. Les défis tels que le financement, l'autonomie, la pertinence et la qualité du personnel nuisent à leur capacité à influencer les décideurs. La nécessité de maintenir des structures et des ressources financières à long terme est cruciale pour leur efficacité.
Défis, stratégies et perspectives d'avenir
Les think tanks africains font face à des défis structurels majeurs qui menacent à la fois leur viabilité financière et leur indépendance intellectuelle. Pour survivre et prospérer, ces centres de recherche doivent repenser en profondeur leurs modèles de fonctionnement.
Sur le plan financier, la clé réside dans la recherche de partenariats stratégiques à long terme plutôt que dans la dépendance aux financements ponctuels qui fragilisent la planification et la continuité des travaux. Cela implique de comprendre finement les tendances philanthropiques internationales et d'articuler une proposition de valeur claire, capable d'intéresser aussi bien les bailleurs internationaux que les acteurs privés locaux. L'enjeu est de construire une stratégie de financement cohérente, parfaitement alignée sur la mission du think tank, afin d'éviter les dérives opportunistes qui éloignent les organisations de leur raison d'être initiale.
Cependant, la question du financement ne peut être dissociée de celle de l'indépendance. Les think tanks africains naviguent constamment entre plusieurs écueils : le risque de cooptation politique, lorsque leurs dirigeants sont sollicités par l'État ou l'opposition pour basculer dans des rôles partisans ; le risque d'être perçus comme de simples outils au service d'intérêts particuliers ou comme des agents promotionnels d'agendas imposés par les bailleurs ; et enfin, la perte de neutralité lorsqu'une dépendance excessive aux contrats de consulting transforme progressivement ces centres de réflexion en simples prestataires de services.
Face à ces menaces, plusieurs solutions s'imposent. Les think tanks doivent affirmer clairement leur indépendance en communiquant de manière transparente sur leurs méthodologies basées sur des données et des faits, et en précisant ouvertement si l'organisation adopte ou non une orientation partisane. La mise en place de mécanismes internes d'intégrité et d'éthique devient indispensable : codes de conduite rigoureux, clauses de gestion des conflits d'intérêts, politiques anti-corruption systématiques. Par ailleurs, la diversification des sources de financement et le développement de réseaux de think tanks locaux permettent de réduire les pressions extérieures et de mutualiser les ressources.
Au-delà de ces ajustements organisationnels, plusieurs pistes stratégiques se dessinent pour renforcer durablement l'écosystème des think tanks africains. Il est urgent de mobiliser un financement local plus soutenu, impliquant aussi bien les États que le secteur privé africain, afin de réduire la dépendance structurelle aux bailleurs extérieurs. La consolidation de réseaux continentaux et sous-régionaux permettrait de créer des synergies, de partager les bonnes pratiques et de peser collectivement dans les débats internationaux. Enfin, une meilleure diffusion des recherches via les médias sociaux et les plateformes internationales contribuerait à accroître la visibilité et l'influence de ces centres, trop souvent invisibilisés malgré la qualité de leurs travaux.
D'autres centres, comme l'African Centre for Development and Strategic Studies, illustrent la diversité des structures qui émergent actuellement sur le continent. Cette multiplicité témoigne d'un dynamisme intellectuel réel, mais elle souligne aussi la nécessité d'une coordination accrue et d'un soutien institutionnel renforcé pour que ces initiatives transforment véritablement le paysage de la production des savoirs en Afrique.
Conclusion
Les think tanks africains forment aujourd'hui un paysage intellectuel dynamique mais encore fragile. De CODESRIA à SAIIA, de WATHI à IMANI, ces organisations articulent des savoirs locauxavec des recommandations politiques tout en cherchant à s'affranchir des dépendances financières externes. S'ils ont démontré leur capacité à influencer des stratégies publiques, leurimpact reste conditionné par des défis structurels (financement, accès décisionnel et concurrence internationale).
La montée en puissance des initiatives africaines de soutien à ces centres de pensée ouvre néanmoins une perspective nouvelle : celle d'un savoir africain qui ne soit plus seulement analyséd'ailleurs, mais pensé, produit et appliqué au cœur même du continent.
📚 BIBLIOGRAPHIE
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