Lundi
J’ai compris que la semaine serait longue avant même d’ouvrir les yeux.
Mon porte-monnaie m’a répondu avant moi : 5 000 FCFA.
Je les ai étalés sur le lit, comme on expose une vérité qu’on n’ose pas dire.
Cinq billets. Sept jours.
Le calcul est faux, mais ma vie étudiante, elle, continue.
Je pense immédiatement à ce que je dois acheter : manger, bien sûr mais aussi les besoins qu’on n’ose pas toujours citer quand on est une fille.
Serviettes hygiéniques. Savon. Crème.
La dignité aussi a un prix.
Sur le campus, les rires fusent. Les filles sont apprêtées, maquillées, connectées.
Moi aussi je souris.
Personne ne doit savoir que, dans ma tête, je découpe déjà ces billets en repas manqués et en dépenses impossibles.
Je saute le petit-déjeuner.
Ce n’est pas un choix.
C’est une routine.
Mardi
La faim ne crie plus.
Elle s’installe.
À midi, je prends le plat le moins cher. Je mange lentement, presque religieusement.
Chaque bouchée est une négociation avec demain.
En cours, le professeur parle de projets, de stages, d’avenir.
Je note tout, mais mon esprit flotte.
Quand le corps est vide, même les rêves deviennent lourds.
Je pense à mes règles qui approchent.
Je calcule.
Est-ce que je mange moins ou est-ce que je protège mon corps ?
Être étudiante précaire, c’est souvent choisir entre se nourrir et rester digne.
Mercredi
Aujourd’hui, j’ai découvert que la précarité a une odeur :
celle du café chaud que je ne peux pas m’offrir,
celle des parfums que je ne porte plus.
Une camarade me propose de réviser ensemble.
Je refuse poliment.
Réviser avec les autres coûte toujours quelque chose : un jus, un déplacement, parfois juste l’apparence d’aller bien.
Être pauvre à l’université, quand on est une fille,
c’est apprendre à s’effacer sans disparaître,
à cacher la fatigue derrière un sourire soigné.
Jeudi
Il me reste très peu.
Je marche encore. Je calcule encore.
Je fais semblant d’être forte.
À l’amphi, je prends la parole.
On me félicite.
Personne ne sait que mon corps est là, mais que mon esprit lutte pour rester concentré, pendant que mon ventre, lui, proteste.
Le soir, je mange du pain sec.
Je me lave rapidement, en économisant le savon.
Dormir devient une stratégie.
Quand on dort, on ne pense plus à ce qui manque.
Vendredi
Mon corps commence à parler plus fort que moi.
Fatigue. Vertiges. Irritabilité.
Et cette angoisse silencieuse que connaissent beaucoup de filles :
celle de ne pas pouvoir gérer son cycle menstruel correctement.
Une amie me demande si tout va bien.
Je dis oui.
Parce que la vérité est lourde.
Parce qu’expliquer la précarité, c’est déjà s’exposer.
Samedi
Il ne reste presque rien.
Je reste enfermée dans la chambre.
Pas pour étudier.
Pour ne pas dépenser.
Je pense à ma mère. À ses sacrifices.
Je pense à mes rêves, à leur coût réel.
Je pense surtout à toutes ces étudiantes qui vivent la même chose :
affamées, fatiguées, mais toujours debout.
Dimanche
J’ai tenu.
Je ne sais pas comment je ferai demain.
Mais aujourd’hui, je suis encore là.
Cette semaine avec 5 000 FCFA m’a appris une chose essentielle :
la précarité étudiante féminine ne se voit pas toujours,
mais elle pèse sur le corps, l’esprit et la dignité.
Nous sommes nombreuses à étudier avec la faim comme camarade,
le calcul comme réflexe,
et le silence comme protection.
Et pourtant, nous continuons.
Parce que renoncer coûterait encore plus cher.
Ce journal est inspiré de récits réels recueillis sur les campus. Toute ressemblance avec une personne existante n’est pas un hasard.
