Étudier en Afrique : le parcours le plus difficile pour les Africains

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Steve Ebogo

"On nous a appris à regarder vers l'horizon. Personne ne nous a dit que l'horizon avait été dessiné par quelqu'un d'autre." L'éducation est souvent présentée comme un passeport universel. La mobilité étudiante, comme son prolongement naturel. À force d'être répétée, cette idée a fini par masquer une réalité que personne ne prend la peine de nommer.

Un étudiant camerounais qui veut rejoindre l'Université de Lagos, à 650 kilomètres de Yaoundé, ne trouvera ni procédure structurée, ni interlocuteur identifié, ni architecture institutionnelle pensée pour lui. Ce même étudiant, s'il choisit Paris, trouvera un centre Campus France à Yaoundé, à Douala et à Garoua, une procédure lisible en ligne, des vols directs quotidiens depuis Douala. La distance géographique est sans commune mesure. La distance institutionnelle, elle, s'inverse complètement.

Ce paradoxe a un nom mais ce n'est pas le néocolonialisme, cette domination visible que Kwame Nkrumah décrivait dans L'Afrique doit s'unir et que l'on peut montrer, dénoncer, combattre. Ce dont il est question ici est plus insidieux : une domination si bien intégrée que l'étudiant camerounais ne questionne plus ce paradoxe. Il le vit. Et il le trouve normal.

Cet article défend une thèse simple mais inconfortable : tant que cette représentation mentale héritée ne sera pas nommée et déconstruite, aucune politique de mobilité intra-africaine ne sera suffisante. Or une frontière ne ment jamais. Elle dit exactement qui a construit l'ordre du monde et qui a accepté, en silence, de le reconduire.

Les murs invisibles anatomie d'une mobilité empêchée

Les obstacles à la mobilité étudiante entre le Cameroun et le Nigeria ne sont pas des accidents de parcours. Ils forment un système. Et ce système a une logique.

Le piège du visa étudiant

Un ressortissant camerounais peut entrer au Nigeria sans visa pour un séjour touristique de 90 jours, en vertu des accords bilatéraux entre les deux pays. Cette exemption masque une réalité beaucoup plus restrictive. Dès lors qu'il s'agit d'étudier, un étudiant camerounais doit obtenir un visa étudiant R7A auprès du Nigeria Immigration Service, délivré uniquement en ambassade avant le départ, sur présentation d'une lettre d'admission officielle, d'une preuve de ressources financières, d'une assurance médicale et d'une attestation d'hébergement. Aucune structure d'accompagnement n'existe. Aucun équivalent de Campus France. Aucun guichet unique.

Ce paradoxe prend une dimension supplémentaire quand on rappelle que le Nigeria est membre de la CEDEAO fondée par le Traité de Lagos du 28 mai 1975 qui garantit théoriquement la libre circulation des personnes entre ses quinze États membres. Le Cameroun n'en a jamais fait partie. Deux pays partageant une frontière terrestre de 2 100 kilomètres, une histoire commune et des liens culturels séculaires se retrouvent ainsi séparés par une architecture institutionnelle que ni l'un ni l'autre n'a jamais jugé urgent de repenser. Dans 46 % des trajets intra-africains, un visa préalable est encore exigé.

Comme l'écrit Achille Mbembe, la postcolonie africaine n'a pas seulement hérité des institutions coloniales : elle les a perfectionnées dans leur capacité à fragmenter. L'absence d'architecture institutionnelle pour la mobilité étudiante entre le Cameroun et le Nigeria n'est pas un oubli administratif. C'est le révélateur d'une priorité politique qui ne s'est jamais véritablement posée.

Douala-Lagos via Paris

Douala et Lagos sont séparées de 650 kilomètres. Les liaisons directes entre les deux villes sont rares, irrégulières, et sensiblement plus coûteuses qu'un vol Douala-Paris, distant de plus de 5 000 kilomètres. Certains itinéraires imposent des escales à Casablanca, à Addis-Abeba, voire à Istanbul, pour relier deux métropoles géographiquement voisines. L'accord de Yamoussoukro, signé en 1999 pour libéraliser le ciel africain, n'a à ce jour jamais été pleinement appliqué.

Chaque escale hors du continent n'est pas seulement un surcoût financier. C'est la confirmation physique, inscrite dans un itinéraire de vol, que l'ancien colonisateur reste littéralement au centre du chemin qui relie deux voisins africains. La domination mentale dont il est question dans cet article ne s'exprime pas seulement dans les esprits elle s'imprime aussi dans les infrastructures que nos États ont choisi de ne pas construire.

Étranger dans sa propre excellence

Un étudiant camerounais titulaire d'un master de l'Université de Yaoundé I qui souhaite poursuivre un doctorat à l'Université d'Ibadan se heurte à une réalité déterminante : son diplôme n'est pas automatiquement reconnu. Le système camerounais, hérité du modèle français, et le système nigérian, hérité du modèle britannique, fonctionnent selon des référentiels distincts, des crédits incompatibles, des standards divergents.

La Convention d'Arusha sur la reconnaissance des qualifications relatives à l'enseignement supérieur en Afrique avait précisément vocation à corriger cette situation. Sa mise en œuvre reste très partielle. Ce même étudiant qui choisit la France bénéficiera d'une reconnaissance quasi immédiate de ses diplômes, fruit de décennies d'harmonisation issues des accords de coopération franco-camerounais.

Le programme Nyerere, lancé par l'Union Africaine pour favoriser la mobilité académique continentale, devait rompre avec cette logique. Financé sur deux phases successives, il n'a touché qu'un nombre limité de bénéficiaires. À titre de comparaison, le programme Erasmus a mobilisé 428 000 étudiants en 2023. L'écart n'est pas seulement budgétaire il est politique. Il révèle ce que Joseph Ki-Zerbo diagnostiquait avec une précision qui n'a pas vieilli : l'Afrique produit des institutions sans produire la volonté qui leur donnerait vie.

Le panafricanisme face à ses propres contradictions

"Un idéal qui ne se traduit pas en institutions est un poème. Beau, mais sans prise sur le réel."

La promesse originelle

Kwame Nkrumah était précis. Dans L'Afrique doit s'unir, il présentait la libre circulation des personnes non comme une aspiration lointaine, mais comme une urgence opérationnelle, condition sine qua non du développement africain. Julius Nyerere défendait l'idée que les frontières héritées de la colonisation n'avaient aucune légitimité culturelle ni historique, et que les laisser intactes revenait à prolonger la colonisation par d'autres moyens.

Qu'un étudiant camerounais se retrouve, en 2025, sans architecture institutionnelle pour rejoindre l'Université de Lagos n'est pas un oubli. C'est une trahison mesurable de cette promesse originelle.

Des institutions sans volonté

Il existe sur le continent une abondance remarquable de textes fondateurs, de protocoles signés, d'accords ratifiés. Sur le papier, l'intégration continentaire est presque accomplie. Dans la réalité d'un étudiant camerounais qui veut rejoindre Lagos, elle est quasi inexistante.

Edem Kodjo écrivait que le continent souffrait moins d'un manque d'institutions que d'un manque de volonté de les habiter. Quarante ans plus tard, le diagnostic reste intact. Le Protocole de l'Union Africaine sur la libre circulation des personnes, adopté en 2018 et signé par 32 États membres, n'a été ratifié que par moins d'une dizaine à ce jour. Un protocole non ratifié est un engagement sans contrainte. Une promesse sans destinataire.

Pourquoi les États reproduisent ce qu'ils prétendent combattre

La réponse se trouve dans ce que Frantz Fanon avait identifié dans Les Damnés de la Terre : la bourgeoisie nationale africaine n'a pas rompu avec l'ordre colonial elle en a pris la place. Elle a reproduit ses structures, ses réflexes, ses hiérarchies mentales.

Le dirigeant africain qui refuse de ratifier le Protocole sur la libre circulation ne le fait pas nécessairement par mauvaise foi. Il le fait parce qu'il a intériorisé une conception de la souveraineté nationale tracée par la Conférence de Berlin, consolidée par l'administration coloniale qui lui fait percevoir l'intégration continentale comme une menace plutôt que comme une ressource. Achille Mbembe le formule avec précision : la postcolonie africaine est un espace où le sujet colonisé reproduit les catégories du colonisateur sans en avoir conscience, et parfois en croyant sincèrement les combattre.

Cette domination intégrée appelons-la ainsi, faute d'un terme consacré tire toute sa force de l'invisibilité. Elle ne se maintient pas par la contrainte. Elle se maintient par l'évidence.

Ce que la jeunesse africaine peut faire

"La conscientisation n'est pas un préalable au changement. Elle est le changement dans sa forme la plus durable."

Nommer est déjà un acte politique

Paulo Freire l'avait théorisé dans La Pédagogie des opprimés : la conscientisation est le premier acte de toute émancipation réelle. Un étudiant africain qui comprend pourquoi il lui est plus facile d'aller en France qu'au Nigeria voisin n'est plus le même étudiant. Il ne vit plus ce paradoxe comme une fatalité. Il le vit comme un héritage et les héritages, contrairement aux fatalités, peuvent être refusés.

Ce que les États doivent faire et ne feront pas seuls

Trois chantiers sont prioritaires. La ratification du Protocole de l'Union Africaine sur la libre circulation manque encore de plusieurs ratifications pour son entrée en vigueur. L'application effective de l'Accord de Yamoussoukro sur la libéralisation du ciel africain Ethiopian Airlines et Air Rwanda ont démontré qu'un modèle viable de connectivité intra-africaine est possible. Ce qui manque n'est pas le modèle, c'est la volonté politique de le généraliser. La mise en œuvre de la Convention d'Arusha sur la reconnaissance des diplômes africains, bloquée depuis des décennies dans des demi-mesures nationales.

Ces réformes ne nécessitent pas de ressources extraordinaires. Elles nécessitent une décision. Et une décision politique n'advient que lorsque le coût de l'inaction devient supérieur au coût de l'action. C'est précisément là que la jeunesse africaine entre en scène.

La mobilité comme acte panafricain

Choisir Lagos plutôt que Lyon n'est pas seulement un choix académique. C'est un acte politique. Chaque étudiant camerounais qui s'inscrit à l'Université de Lagos produit, par sa seule présence, une réalité que les textes fondateurs du panafricanisme avaient imaginée sans jamais la voir advenir.

C'est ce que Ngugi wa Thiong'o appelait la décolonisation de l'esprit ce mouvement par lequel un peuple colonisé cesse de se définir par rapport au regard du colonisateur. La génération d'étudiants africains d'aujourd'hui est la première à disposer des outils pour exercer cette pression à l'échelle continentale. Elle est aussi la première à n'avoir aucune excuse valable pour ne pas le faire.

CONCLUSION

"On ne trahit pas un idéal en une décision. On le trahit en mille silences."

Revenons à cet étudiant camerounais. Il n'est pas une métaphore. Il est réel, il existe, et il prend en ce moment même une décision qui engage bien plus que son avenir académique.

Ce choix n'est pas entièrement libre. Il est le produit d'un système que la colonisation a construit, que nos États ont reconduit, et qu'une domination intégrée a rendu si naturelle que personne, jusqu'ici, n'avait jugé utile de la nommer. Tant que Lagos restera plus étrange que Lyon dans l'imaginaire d'un jeune Camerounais, ce système aura gagné silencieusement, efficacement, sans avoir eu besoin de lever une seule armée.

Mais la lucidité, une fois acquise, est irréversible. C'est là sa force. Et c'est là le seul motif d'espoir que cet article peut honnêtement offrir : non pas que les institutions changeront demain, non pas que les frontières s'ouvriront par décret, mais que la génération d'étudiants africains d'aujourd'hui est la première à pouvoir nommer ce système.

Or une frontière ne ment jamais. Elle dit exactement qui a construit l'ordre du monde. Ce qu'elle ne dit pas encore ce que nous devons écrire nous-mêmes c'est qui aura eu le courage de le reconstruire.

RÉFÉRENCES BIBLIOGRAPHIQUES

Rapports et données institutionnelles

Banque africaine de développement. Africa Visa Openness Index Report. Abidjan : BAD, 2023.

Campus France Cameroun. Présentation des centres et procédures. Paris : Campus France, 2024. Disponible sur : campusfrance.org/cameroun

CEDEAO. Rapport sur l'état de la libre circulation des personnes dans l'espace communautaire. Abuja : CEDEAO, 2023.

Commission européenne. Rapport annuel Erasmus+ 2023. Bruxelles : Commission européenne, 2024.

Cour internationale de Justice. Affaire Cameroun c. Nigeria : délimitation de la frontière terrestre et maritime. La Haye : CIJ, 2002.

Nigeria Immigration Service. Student Visa R7A — Conditions et procédures. Abuja, 2024. Disponible sur : immigration.gov.ng

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Union Africaine. Protocole sur la libre circulation des personnes en Afrique. Addis-Abeba : UA, 2018.

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UNESCO. Convention d'Arusha sur la reconnaissance des qualifications relatives à l'enseignement supérieur en Afrique. Paris : UNESCO, 2014.

Ouvrages et travaux académiques

Fanon, Frantz. Les Damnés de la Terre. Paris : François Maspero, 1961.

Freire, Paulo. La Pédagogie des opprimés. Paris : François Maspero, 1968.

Ki-Zerbo, Joseph. À quand l'Afrique ? Entretien avec René Holenstein. La Tour-d'Aigues : Éditions de l'Aube, 2004.

Kodjo, Edem. Et demain l'Afrique. Paris : Stock, 1985.

Mbembe, Achille. De la postcolonie : essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine. Paris : Karthala, 2000.

Ngugi wa Thiong'o. Decolonising the Mind : The Politics of Language in African Literature. Londres : James Currey, 1986.

Nkrumah, Kwame. L'Afrique doit s'unir. Londres : Heinemann, 1963.

Nyerere, Julius. Freedom and Unity. Dar es Salaam : Oxford University Press, 1967.

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