L'université est souvent décrite comme le temple du savoir, un lieu d'émancipation et d'excellence. Pourtant, derrière les façades académiques se cache une réalité brutale : le harcèlement sexuel. Loin d'être une série d'incidents isolés, ce phénomène s'est mué en un véritable système institutionnalisé. Des commentaires dégradants aux viols, en passant par le chantage, le harcèlement structure le parcours de nombreuses étudiantes, transformant la quête de diplômes en un parcours du combattant contre la prédation.
La mécanique de la prédation : entre chiffres et silences
Le harcèlement sexuel sur les campus ne se limite pas à une définition juridique ; il est une gradation de violences. Il commence par des commentaires sexistes et des attouchements dits « accidentels », pour culminer dans le chantage ou l'agression physique. Les chiffres sont alarmants : des études révèlent que 58 % des étudiantes en RDC et 40 % au Kenya ont été confrontées à ces abus. Cette prévalence montre que le campus n'est pas toujours un refuge, mais parfois un terrain de chasse où l'étudiante est la proie.
Dr. Moussa Traoré, Sociologue et Maître de Conférences à l'Université de Ouagadougou :
« Nous ne sommes pas face à des pulsions individuelles incontrôlables, mais face à une culture du droit de cuissage héritée d'un patriarcat qui s'est déplacé dans l'amphithéâtre. Le silence des institutions valide l'agression et pérennise un système où le pouvoir masculin s'exerce sans contre-pouvoir réel. »
Témoignage d'Aïcha (nom d'emprunt) :
« Tout a commencé par des remarques sur ma tenue. Puis, c'est devenu une main sur l'épaule qui s'attarde. Quand j'ai commencé à éviter ce professeur, mes notes ont chuté sans explication. On ne vous attaque pas seulement physiquement, on attaque votre avenir et votre confiance. »
Le fléau des « Notes Sexuellement Transmises » (NST)
Au cœur de ce système se trouve le mécanisme des « Notes Sexuellement Transmises ». Ici, le diplôme devient une monnaie d'échange dont le prix est le corps de l'étudiante. Ce système implique non seulement des professeurs, mais aussi des relations étudiant/étudiante ou personnel administratif/étudiante. L'asymétrie de pouvoir est telle que le consentement est, par définition, vicié par la menace de l'échec académique ou professionnel.
Mme Aminata Sow, Juriste et Consultante en Droits Humains à Dakar :
« Le système des NST survit parce qu'il repose sur l'impunité totale. Le professeur est souvent juge et partie au sein de son département. Sans une autorité de contrôle externe et indépendante, l'étudiante est prise au piège d'un chantage odieux où son mérite est effacé au profit de son corps. »
Témoignage de Bintou (nom d'emprunt) :
« Un jour, après un examen, un responsable administratif m'a dit : "Il y a un moyen de s'arranger pour que ton nom apparaisse sur la liste des admis, passons la soirée ensemble". J'ai refusé. J'ai dû redoubler. Le plus dur, c'est de voir cet homme continuer à exercer sans être inquiété. »
L'omerta et l'échec des mécanismes institutionnels
Pourquoi si peu de dénonciations ? La réponse réside dans la peur, la honte et l'absence quasi totale de mécanismes de protection efficaces. Les codes de conduite universitaires, quand ils existent, sont souvent de simples parchemins inappliqués. L'institution préfère trop souvent protéger sa réputation plutôt que ses étudiantes. Sans procédure claire d'alerte ou de protection des victimes, la dénonciation équivaut souvent à un suicide académique pour celle qui ose parler.
Pr. Koffi Mensah, Ancien Recteur et Spécialiste en Éthique Universitaire à Lomé :
« L'université échoue à son rôle de parent institutionnel. Tant que les commissions de discipline seront composées uniquement des pairs de l'agresseur, le système restera étanche. Il faut une rupture institutionnelle et une transparence absolue pour briser cette solidarité de corps qui protège les prédateurs. »
Témoignage de Fadim (nom d'emprunt) :
« J'ai voulu parler à la direction. On m'a demandé si j'avais des preuves vidéo, si je n'avais pas "provoqué" le professeur par ma façon d'être. J'ai compris que le système était fait par eux et pour eux. J'ai préféré me taire pour finir mon cycle. C'est une blessure que je porte encore. »
Conclusion
Le harcèlement sexuel sur les campus n'est pas une fatalité, mais le symptôme d'une institution défaillante qui tolère l'abus de pouvoir. Pour démanteler ce système, il ne suffit plus de rédiger des chartes d'éthique : il faut des sanctions pénales exemplaires, des cellules d'écoute réellement indépendantes et une transformation profonde des mentalités. Tant que le corps des étudiantes sera perçu comme une extension de la hiérarchie académique, l'université ne sera jamais véritablement un lieu d'égalité et de savoir.
