La croyance populaire veut que l'école soit le grand égalisateur social, un espace neutre où seul le talent déterminerait l'ascension. Pourtant, la recherche contemporaine déconstruit méthodiquement cette image d'Épinal. Pour l'étudiant africain, la précarité n'est pas qu'un simple manque de moyens financiers : c'est un système de forces invisibles qui entravent profondément le parcours intellectuel. De la surcharge cognitive à l'exclusion culturelle, en passant par la privation d'un environnement d'étude décent, les mécanismes par lesquels la pauvreté tue les performances académiques sont aujourd'hui scientifiquement documentés.
Cette synthèse analyse ce phénomène à travers trois prismes majeurs, en croisant la pensée académique internationale et les expertises endogènes du continent africain. Car si la précarité étudiante est un phénomène mondial, ses manifestations en Afrique présentent des spécificités que seuls les chercheurs africains peuvent pleinement saisir.
La réussite académique exige, avant toute chose, une disponibilité d'esprit totale. Pour apprendre, le cerveau doit pouvoir se projeter dans le temps long, manipuler des concepts abstraits, établir des connexions complexes entre idées. Ces opérations mentales nécessitent ce que les neuroscientifiques appellent la "bande passante cognitive" : une capacité de traitement de l'information limitée que nous devons allouer stratégiquement.
Or, la précarité impose l'inverse : elle enferme l'étudiant dans une urgence permanente qui mobilise en continu cette bande passante cognitive. Lorsqu'un étudiant ne sait pas s'il pourra payer son transport pour venir en cours demain, s'il mangera ce soir, s'il sera expulsé de sa chambre à la fin du mois, son cerveau consacre une énergie colossale à résoudre ces problèmes de survie immédiate.
Cette saturation cognitive invisible réduit mécaniquement l'espace mental disponible pour les études. C'est comme essayer de faire tourner plusieurs applications gourmandes simultanément sur un smartphone à faible mémoire RAM : le système ralentit, plante, devient inefficace.
Ce phénomène de surcharge cognitive est au cœur des analyses du Docteur Albert Nsengiyumva, ingénieur rwandais et Secrétaire exécutif de l'Association pour le Développement de l'Éducation en Afrique (ADEA), basé à Abidjan. Fort de décennies d'observation des systèmes éducatifs africains, cet expert souligne que dans les contextes de forte précarité étudiante, la fatigue mentale liée à l'absence de filets de sécurité sociale devient un handicap structurel.
Selon lui, la "précarité nutritionnelle" (ne pas manger à sa faim régulièrement) et l'incertitude permanente du logement (risque d'expulsion, chambres insalubres, surpeuplement) ne sont pas de simples "détails logistiques" ou des "difficultés personnelles" que l'étudiant devrait "surmonter par la volonté". Ce sont des facteurs qui dégradent directement la performance biologique du cerveau : capacité de concentration, qualité de la mémorisation, vitesse de traitement de l'information, stabilité émotionnelle.
Des études en neurosciences cognitives ont démontré que :
En somme : un étudiant précaire n'a pas le même cerveau qu'un étudiant bien nourri, bien logé, psychologiquement sécurisé. Ce n'est pas une question de "volonté" ou de "motivation". C'est une réalité biologique.
Au-delà des besoins physiologiques (nourriture, sommeil, sécurité), la précarité crée un décalage culturel et symbolique entre l'univers social de l'étudiant et celui de l'institution universitaire.
L'université africaine, héritée du modèle colonial et souvent calquée sur les standards européens, possède son propre langage, ses rites, ses codes implicites : manière de s'adresser aux professeurs, façon de rédiger un devoir académique, maîtrise de références culturelles occidentales, connaissance des "bonnes pratiques" pour réussir (aller voir les profs en dehors des cours, se constituer un réseau, participer aux conférences).
L'étudiant issu d'un milieu précaire souvent première génération à accéder à l'université dans sa famille se retrouve face à une institution dont il ne maîtrise pas les règles implicites. Personne ne les lui a expliquées. Ses parents, analphabètes ou peu scolarisés, ne peuvent pas le guider. Résultat : un sentiment d'isolement, d'illégitimité, d'être "imposteur" dans un monde qui n'est pas fait pour lui.
Cette rupture a été théorisée dès les années 1980 par Joseph Ki-Zerbo (1922-2006), historien burkinabè, premier agrégé d'histoire d'Afrique noire et figure majeure de la pensée panafricaine sur l'éducation.
Dans son ouvrage fondamental "Éduquer ou périr" (1990), Ki-Zerbo explique que le système éducatif africain postcolonial crée souvent une "élite déconnectée" de la masse populaire. L'université reproduit les savoirs, les valeurs, les références de l'Occident, tout en méprisant ou en ignorant les cultures, les langues, les savoirs endogènes africains.
Pour Ki-Zerbo, l'étudiant précaire subit une forme de "violence intellectuelle" : l'école ne reconnaît pas sa culture, ses réalités quotidiennes, ses modes de pensée. Elle lui impose de s'adapter à un univers étranger tout en lui refusant les outils pour le faire (tutorat, accompagnement, pédagogie adaptée).
Cela force l'étudiant pauvre à un effort d'adaptation colossal qui s'ajoute à ses difficultés financières et cognitives, augmentant exponentiellement le risque d'échec et d'abandon.
Ce constat est approfondi par Adama Ouane, chercheur malien et ancien directeur de l'Institut de l'UNESCO pour l'apprentissage tout au long de la vie (Hambourg). Expert international reconnu des questions de plurilinguisme et d'éducation multilingue, il démontre que l'enseignement exclusif dans une langue étrangère (français, anglais, portugais selon les pays), sans tenir compte des réalités linguistiques des milieux précaires, fragilise dramatiquement ces étudiants.
Le mécanisme est simple mais implacable :
Résultat : en amphithéâtre, l'étudiant précaire doit fournir un double effort :
L'étudiant riche, lui, ne fait qu'un seul effort (comprendre le contenu), car la langue ne pose aucun problème.
Cette surcharge cognitive linguistique finit par lasser les facultés d'apprentissage de l'étudiant pauvre et provoque progressivement le décrochage.
Comme le souligne Ouane : "On ne peut pas demander à un étudiant de penser Marx, Foucault ou Einstein dans une langue qu'il maîtrise à peine, tout en ignorant qu'il pourrait peut-être mieuxles comprendre s'il pouvait d'abord les penser dans sa langue maternelle."
Apprendre n'est pas un acte purement mental et désincarné. C'est un processus qui nécessite un environnement physique protecteur : un lieu calme où se concentrer, de la lumière pourlire, un espace personnel où étaler ses livres, du silence pour mémoriser.
La précarité prive systématiquement l'étudiant de ces conditions élémentaires :
Ces conditions matérielles dégradées ne sont pas de simples "désagréments". Elles rendent objectivement impossiblela concentration nécessaire à l'étude.
Ce point est défendu avec force par Felwine Sarr, économiste, écrivain et professeur d'université sénégalais, figure intellectuelle majeure de l'Afrique contemporaine. Dans ses réflexionssur les conditions de production du savoir en Afrique, notamment dans son essai "Afrotopia" (2016), il insiste sur ce qu'il appelle la "dignité des lieux".
Pour Sarr, le délabrement des campus africains (amphithéâtres décrépis, bibliothèques vides, toilettes insalubres, résidences universitaires surpeuplées) et la précarité matérielle des étudiants (faim, logements indignes, absence de ressources) sont des obstacles majeurs à ce qu'il nomme la "plasticité de l'esprit" : cette capacité du cerveau à se transformer, à apprendre, à créer.
Il argumente qu'on ne peut pas exiger une excellence académique de haut niveau sans offrir un cadre de vie qui permette à l'étudiant de se sentir respecté et sécurisé dans son effort intellectuel.
Sarr pose une question simple mais dévastatrice : "Comment peut-on demander à un étudiant de réfléchir à Kant, de maîtriser la mécanique quantique, de produire une pensée critique originale, s'il n'a pas mangé depuis deux jours, s'il dort à cinq dans une chambre sans fenêtre, s'il doit marcher 10 km par jour faute d'argent pour le transport ?"
Au-delà des aspects purement matériels, Sarr souligne la dimension psychologique et morale : la précarité humiliel'étudiant. Elle lui renvoie en permanence le message qu'il ne mérite pas d'être là, qu'il est inférieur, qu'il devrait "se débrouiller" seul.
Cette humiliation quotidienne détruit progressivement la confiance en soi, indispensable pour oser prendre la parole en cours, poser des questions, participer aux débats intellectuels. L'étudiant précaire finit par s'effacer, se taire, devenir invisible alors même que l'université devrait être le lieu où sa voix compte enfin.
Comme l'écrit Sarr : "La dignité n'est pas un luxe superflu. C'est la condition première de toute pensée libre. Un esprit humilié ne peut pas s'élever."
La recherche est donc formelle et convergente, qu'elle vienne de neuroscientifiques, de sociologues de l'éducation ou de penseurs africains :
La précarité n'est pas qu'un manque d'argent. C'est un obstacle biologique, psychologique, social et culturel à l'apprentissage.
Elle agit sur trois fronts simultanés :
Pour briser ce cycle infernal, l'université africaine ne peut plus se contenter d'enseigner dans l'indifférence aux conditions de vie de ses étudiants. Elle doit garantir une protection socialeminimale :
Mesures d'urgence :
Réformes de fond :
Comme le rappellent les experts africains cités, sécuriser le quotidien de l'apprenant est la seule voie pour libérer son intelligence et transformer la promesse de réussite en réalité.
Ce n'est pas de la charité. C'est un investissement économique rationnel : chaque étudiant qui abandonne à cause de la précarité, c'est un médecin, un ingénieur, un enseignant, un entrepreneur de moins pour le continent. C'est un gâchis de capital humain que l'Afrique ne peut plus se permettre.
La recherche a parlé. Les preuves sont accablantes. La précarité tue la réussite académique par des mécanismes biologiques, culturels et environnementaux parfaitement documentés.
Les experts africains Nsengiyumva, Ki-Zerbo, Ouane, Sarr ne se contentent pas de constater : ils appellent à une révolution des politiques éducatives. Une révolution qui reconnaîtrait enfin que l'accès à l'éducation ne se résume pas à ouvrir des amphithéâtres : il faut aussi nourrir, loger, sécuriser, respecter ceux qui y entrent.
Le talent existe partout, dans toutes les classes sociales. Mais il ne peut s'épanouir que si on lui offre les conditions minimales pour exister. Comme l'écrivait Joseph Ki-Zerbo : "Éduquerou périr". Aujourd'hui, on pourrait ajouter : "Protéger nos étudiants ou les perdre".
À quand une université africaine qui choisit de ne laisser personne derrière ?
Anne, H. (2018). Panser l'Afrique. Paris : L'Harmattan.
(Essai sur les fractures sociales et les limites de la méritocratie dans les systèmes éducatifs africains)
Association pour le Développement de l'Éducation en Afrique (ADEA). (2022). Rapports thématiques sur le financement et l'inclusion dans l'enseignement supérieur. Abidjan : Secrétariatde l'ADEA.
Ki-Zerbo, Joseph. (1990). Éduquer ou périr. Paris : L'Harmattan/UNESCO.
(Ouvrage de référence sur la déconnexion entre les systèmes scolaires hérités du colonialisme et les besoins réels des populations africaines)
Mullainathan, Sendhil & Shafir, Eldar. (2013). Scarcity: Why Having Too Little Means So Much. New York: Times Books.
(Recherche fondamentale sur la surcharge cognitive induite par la pauvreté)
Nsengiyumva, Albert. (2021). L'éducation en Afrique face aux défis de la résilience et de l'inclusion. Abidjan : Note de synthèse de l'ADEA.
Ouane, Adama. (2010). Vers des systèmes éducatifs multilingues : L'impact des langues nationales sur la réussite scolaire. Hambourg : Institut de l'UNESCO pour l'apprentissage tout au long de la vie.
Sarr, Felwine. (2016). Afrotopia. Paris : Philippe Rey.
(Analyse sur la nécessité de réformer l'espace universitaire africain pour garantir la dignité des apprenants)
Observatoire National de la Vie Étudiante (France). (2023). Enquête sur la précarité en milieu universitaire : Impact des retards d'allocations sur la réussite académique.
(Étude comparative France-Afrique)