Blog L'étudiant Africain

"Quand la pauvreté te vole jusqu'à l'envie de te battre"

Rédigé par L’Étudiant Africain | Jan 25, 2026 5:55:11 PM

Chronique de Fabrice, 24 ans, étudiant en Licence 3 Économie à Bangui

Je m'appelle Fabrice. J'ai 24 ans. Je suis en Licence 3 d'Économie à l'Université de Bangui. Sur le papier, je suis un étudiant comme les autres. Dans la réalité, je survis.

Ce matin, je me suis réveillé à 5h30. Pas par motivation, mais parce que mon voisin de chambre – nous sommes cinq dans 12 mètres carrés – partait vendre de l'eau froide avant les cours. Le bruit m'a sorti du sommeil. J'ai regardé le plafond pendant une heure. Je n'avais pas la force de me lever. Pas parce que j'étais fatigué. Parce que je ne voyais plus le sens.

Hier, j'ai mangé une fois. Du manioc bouilli sans sauce. Avant-hier, du pain sec. Il y a trois jours, rien. Mon ventre ne crie même plus. Il s'est habitué. C'est mon cerveau qui refuse de suivre. En cours d'économétrie, le professeur expliquait les courbes de régression. Je fixais le tableau sans rien comprendre. Les chiffres dansaient. Ma tête tournait. J'ai fini par sortir discrètement. Dans les toilettes, je me suis assis par terre et j'ai pleuré.

Je pleure souvent, maintenant. Avant, je me battais. Je me disais que la pauvreté était temporaire, que mon diplôme changerait tout. Mais ça fait trois ans que je me répète ça. Trois ans que je cours après une bourse qui n'arrive jamais. Trois ans que je mendie des photocopies de cours à des camarades qui me regardent avec pitié. Trois ans que je porte les mêmes deux pantalons élimés.

La dépression, on ne te l'explique pas en amphi. On te dit que l'étudiant doit être résilient, combatif, ambitieux. On ne te dit pas qu'il y a des matins où tu n'arrives même pas à te brosser les dents parce que ton corps pèse une tonne. On ne te dit pas qu'il y a des soirs où tu te demandes pourquoi continuer, puisque de toute façon tu n'as pas d'avenir.

Ma mère m'appelle chaque semaine. Elle vend du manioc au marché de Bimbo. Elle me demande si je mange bien, si les cours avancent, si je vais bientôt décrocher mon diplôme pour "sauver la famille". Je lui mens. Je lui dis que tout va bien. Que je travaille dur. Que je vais réussir. Puis je raccroche et je fixe le mur pendant des heures.

Mes notes ont chuté. L'année dernière, j'avais 13 de moyenne. Cette année, je tourne autour de 9. Pas parce que je suis devenu bête. Parce que je ne peux plus me concentrer. Parce que quand tu as faim, tu ne retiens rien. Parce que quand tu es déprimé, les formules mathématiques ne veulent plus rien dire.

Le cercle est vicieux. La pauvreté m'empêche de manger. La faim m'empêche de réfléchir. L'échec académique aggrave ma dépression. La dépression me paralyse. La paralysie aggrave ma pauvreté. Et ça tourne, ça tourne, ça tourne.

Parfois, je pense à abandonner. Rentrer au village. Cultiver la terre comme mon père. Au moins, là-bas, je mangerais. Mais je sais que si je rentre, je ne reviendrai jamais. Que mon rêve – devenir économiste, aider mon pays – mourra définitivement.

Alors je reste. Je continue. Pas par espoir. Par refus d'abandonner ce que j'ai déjà sacrifié. Je trimballe mes 52 kilos dans les couloirs de l'université. Je souris quand on me parle. Je fais semblant d'aller bien. Parce que montrer sa détresse, c'est devenir invisible. C'est perdre le peu de dignité qu'il te reste.

Je m'appelle Fabrice. J'ai 24 ans. Je suis étudiant. Et je me noie en silence dans une mer d'indifférence.

Ce témoignage est une reconstitution basée sur des récits réels collectés auprès d'étudiants d'Afrique centrale. Les prénoms ont été modifiés pour protéger l'anonymat.