Blog L'étudiant Africain

"Sexualité sur les campus africains : L'immense non-dit qui tue"

Rédigé par Sambo Saliou Diallo | Feb 23, 2026 3:19:08 AM

Dans les allées bondées des universités du continent, elle est partout et pourtant nulle part. La sexualité est le moteur invisible de la vie estudiantine : elle anime les conversations enflammées dans les résidences, dicte les codes sociaux et façonne, dans l'ombre, les trajectoires de vie de milliers de jeunes adultes. On la devine derrière les regards échangés dans les bibliothèques, on l'entend dans les confidences qui saturent les réseaux sociaux, mais dès que l'on franchit le seuil des administrations ou qu'un cours magistral commence, elle s'évapore totalement.

Ce contraste est saisissant : alors que le campus est par définition le théâtre d'une exploration identitaire, affective et charnelle intense, l'institution, elle, s'obstine à ne voir que des esprits en formation, faisant abstraction des corps. Ce mutisme n'est pas une simple pudeur culturelle ; c'est un déni systémique qui laisse les étudiants seuls face à leurs interrogations, à leurs doutes et à leurs risques. Ce silence institutionnel n'est plus tenable : il n'est pas qu'une affaire de mœurs, c'est une urgence de santé publique qui fragilise l'élite de demain.

Une omniprésence niée par les chiffres

L'étudiant est trop souvent traité comme un pur esprit, ignorant la réalité biologique et sociale des 18-25 ans. Pourtant, les données brisent ce mythe de l'abstinence estudiantine. Selon les rapports de l'ONUSIDA, en Afrique subsaharienne, près de 40 % des nouvelles infections à VIH concernent les jeunes de 15 à 24 ans, une tranche d'âge qui constitue le cœur des effectifs universitaires.

Au Burkina Faso, les résultats de l'Enquête Démographique et de Santé (EDSBF-V) soulignent une vulnérabilité persistante : une proportion importante de jeunes de niveau d'instruction supérieur n'utilise pas systématiquement de protection, souvent par manque d'accès direct à l'information et aux services sur les lieux d'études. Ce déficit transforme les universités en zones de risque. Les grossesses non désirées, qui touchent environ 14 % des jeunes filles en milieu urbain, restent l'une des premières causes de décrochage scolaire, brisant des carrières avant même qu'elles ne commencent.

« On ne peut plus se contenter de former des têtes bien pleines en ignorant les corps qui les portent. Le silence institutionnel sur la sexualité en milieu universitaire au Burkina Faso est une barrière qui empêche nos jeunes d'accéder à leurs droits fondamentaux en matière de santé. Il est temps que la recherche s'empare sérieusement de ces questions pour proposer des réponses adaptées à notre contexte. »
Dr. Sosthène Zoungrana, Enseignant-chercheur à l'Université Joseph Ki-Zerbo et spécialiste des questions de santé sexuelle et reproductive au Burkina Faso.

Témoignage anonyme — M.S., 22 ans, étudiant en Communication à l'Université Joseph Ki-Zerbo :

« Ici à Zogona, tout le monde sait ce qui se passe, mais personne n'en parle officiellement. Dans mon département, on nous apprend à communiquer sur tout, sauf sur ce qui nous touche de plus près. Quand un camarade attrape une "maladie" ou qu'une fille disparaît des listes parce qu'elle est enceinte, on chuchote. On va chercher des conseils sur Telegram ou chez des amis, car aller à l'infirmerie pour un sujet de sexe, c'est s'exposer au jugement. On se sent un peu abandonnés entre nos cours de théorie et notre réalité de jeunes hommes et femmes. »

Les verrous du silence : tradition, religion et colonisation

Le tabou qui étouffe les campus n'a rien de naturel : il est le produit d'une sédimentation historique et idéologique qui paralyse toute recherche scientifique sérieuse. Ce mur de silence repose d'abord sur l'effondrement des mécanismes de transmission traditionnelle : l'urbanisation a déraciné les jeunes des cadres éducatifs ancestraux sans que l'université ne propose de relais laïc et scientifique. À cela s'ajoute l'influence des mouvements religieux estudiantins qui, en occupant le vide laissé par l'administration, imposent une rhétorique de la culpabilité où la prévention est perçue comme une incitation à la débauche. Enfin, le poids de la bureaucratie héritée de la période coloniale maintient une forme de conservatisme administratif qui considère encore la santé sexuelle comme un sujet relevant de la sphère privée, voire de la police des mœurs, plutôt que de l'accompagnement pédagogique.

« Nous sommes face à une hypocrisie collective où, sous prétexte de protéger des valeurs morales, on abandonne en réalité la jeunesse à une acculturation sexuelle sauvage dictée par la pornographie et les réseaux sociaux. »
Dr. Fatoumata Badini-Kinda, Sociologue à l'Université Joseph Ki-Zerbo et spécialiste du genre.

Témoignage anonyme — I.D., 24 ans, étudiant en SEG :

« Quand on veut organiser une conférence sur la santé sexuelle, on nous regarde comme si on voulait corrompre les mœurs. On nous dit que "ce n'est pas dans nos coutumes", alors que tout le monde vit sa vie sexuelle en cachette, souvent dans la peur et l'ignorance. »

Le prix du sang : quand le tabou tue

Il est temps de reconnaître que la culture du silence ne protège en rien la vertu, mais qu'elle tue physiquement et socialement, rendant urgente la transformation de la sexualité en objet de recherche pour sauver des vies. La stigmatisation persistante et l'absence de structures d'accompagnement poussent de nombreuses étudiantes vers l'avortement clandestin, utilisant des méthodes artisanales ou médicamenteuses sans suivi, ce qui sature les services de gynécologie des hôpitaux nationaux pour des complications évitables. Par ailleurs, ce mutisme institutionnel nourrit une zone grise où les violences sexuelles et le harcèlement prospèrent, car l'absence de définition claire du consentement et de cellules d'alerte spécifiques condamne les victimes au silence par peur du stigmate social ou de l'exclusion académique.

« Les conséquences des interruptions de grossesse non sécurisées sont une réalité massive dans les services d'urgence, souvent masquées derrière d'autres diagnostics pour préserver l'honneur des familles. »
Dr. Adama Sanou, Médecin-Chef du Service de Santé au Centre Régional des Œuvres Universitaires de Ouagadougou (CROUO/CENOU).

Témoignage anonyme — M.A., 21 ans, étudiante en Lettres Modernes :

« Mon amie a dû stopper définitivement ses études suite à une infection grave. Elle est partie chez un charlatan en périphérie parce qu'elle avait honte et peur de perdre sa bourse en en parlant. Si l'université avait un lieu d'écoute et d'orientation sans jugement, elle n'aurait pas risqué sa vie et elle serait encore assise à côté de moi en amphi aujourd'hui. »

Conclusion

L'université ne peut plus se permettre d'être le sanctuaire d'un déni qui fragilise sa ressource la plus précieuse : sa jeunesse. La culture du silence qui entoure la sexualité sur les campus n'est pas un rempart moral, mais un angle mort scientifique et humain. Briser ce tabou n'est pas une simple exigence de modernité, c'est un impératif de souveraineté sanitaire et éducative. Tant que la recherche académique ne s'emparera pas de ces réalités avec la même rigueur que pour les sciences exactes, l'élite africaine continuera de payer un tribut inutile au nom de pudeurs héritées ou de silences complices. Il est temps de transformer le campus en un espace où le savoir ne s'arrête pas aux portes de l'intimité, mais devient un outil de protection, d'autonomie et de dignité pour chaque étudiant.

Références

Badini-Kinda, F. (2015). Sociologie de la famille et du genre au Burkina Faso : Évolutions et résistances. Presses Universitaires de Ouagadougou.

CENOU. (2024). Rapport d'activité des services de santé des Centres Régionaux des Œuvres Universitaires (CROU) : Prévention et prise en charge des urgences en milieu estudiantin. Centre National des Œuvres Universitaires du Burkina Faso.

Institut National de la Statistique et de la Démographie (INSD) & ICF. (2023). Enquête Démographique et de Santé du Burkina Faso (EDSBF-V) : Indicateurs clés sur la santé de la reproduction et les jeunes. INSD.

ONUSIDA. (2024). Rapport mondial sur le sida 2024 : L'urgence de l'action pour les jeunes de 15 à 24 ans en Afrique subsaharienne. Organisation des Nations Unies.

Sanou, A. (2023). Santé sexuelle et reproductive des étudiants : Défis cliniques et barrières psychosociales au Burkina Faso. Communication présentée au Service de Santé du CROUO, Ouagadougou.

Somé, D., & Zoungrana, S. (2021). Éducation sexuelle complète et milieu universitaire au Burkina Faso : Entre tabous culturels et impératifs de santé publique. Revue Africaine de Sciences Sociales et de Santé.

Université Joseph Ki-Zerbo. (2022). Politique de protection et d'accompagnement des étudiants : Analyse des besoins en santé et écoute psychologique. Direction de la Vie Étudiante.

Zoungrana, S. (2020). Comportements à risque et accès aux services de santé de la reproduction chez les jeunes en milieu scolaire et universitaire au Burkina Faso. [Thèse de doctorat], Université Joseph Ki-Zerbo.