Tontines de campus : L'entraide qui sauve les études

Sur les campus africains, étudier est souvent un combat contre le manque d'argent. Entre les bourses qui tardent à arriver et le coût de la vie qui explose, beaucoup d'étudiants se retrouventdans l'impasse. Pour ne pas abandonner, ils ont remis au goût du jour une solution ancestrale que leurs parents utilisent depuis des générations : la tontine. Loin d'être un simple mécanismefinancier informel, elle est devenue un véritable système d'entraide structuré. Comme les banques refusent de prêter aux étudiants sans revenus et que l'aide de l'État reste aléatoire, les jeunes transforment leur solidarité en une force financière collective. Reportage au cœur de cette économie de la débrouille organisée.

 

ANATOMIE D'UNE BANQUE SANS MURS : L'ÉPARGNE PAR LA CONFIANCE

Le principe : Une caisse commune rotative

La tontine de campus repose sur un principe simple mais redoutablement efficace : un groupe d'étudiants (généralement entre 10 et 20 membres) s'engage à verser une somme fixe chaque mois dans une caisse commune. À chaque tour, l'un d'eux récupère la totalité de la collecte. L'ordre de passage est défini à l'avance ou déterminé par tirage au sort, et le cycle se répète jusqu'à ce que chacun ait bénéficié du fonds.

Ce système permet de "forcer" l'épargne là où il serait impossible de mettre de l'argent de côté au quotidien. Pour un étudiant qui survit avec 30 000 FCFA par mois, verser 2 000 FCFA mensuellement semble difficile. Mais recevoir d'un coup 40 000 FCFA (si le groupe compte 20 personnes) change la donne : cela permet de payer les frais universitaires, d'acheter des livres, de régler un loyer en retard.

Témoignage : La tontine comme solution concrète

Balguissa Sawadogo, étudiante en Master de Sciences Politiques à l'Université Thomas Sankara (Ouagadougou, Burkina Faso), témoigne :

« Dans notre groupe, nous cotisons 3 000 FCFA par mois. C'est une somme qui semble petite prise individuellement, mais qui devient un vrai capital une fois réunie : 45 000 FCFA quand mon tour arrive. Pour nous, c'est un exercice de gestion avant tout. Cet argent me permet de régler mes frais d'inscription ou d'acheter des ouvrages spécialisés sans attendre un secours extérieur qui ne vient pas toujours. Sans la tontine, je n'aurais jamais pu m'acheter ces manuels de référence à 25 000 FCFA pièce. »

Au-delà de l'argent : Une assurance solidaire

Mais la tontine ne se limite pas à un mécanisme d'épargne forcée. Elle devient une véritable assurance mutuellecontre les aléas de la vie étudiante.

Inoussa Ouedraogo, étudiant en Économie à l'Université Joseph Ki-Zerbo (Ouagadougou), confirme cette dimension solidaire :

« Si l'un de nous a un problème de santé grave ou une urgence familiale par exemple un décès qui nécessite de rentrer au village, le groupe se mobilise immédiatement. On ne regarde plus seulement l'ordre de passage prévu, on regarde l'urgence humaine. L'an dernier, un membre de notre tontine a eu un accident de moto. On a décidé collectivement de lui avancer son tour pour qu'il puisse payer l'hôpital. C'est ce qui nous permet de rester concentrés sur nos études malgré la précarité : savoir qu'on n'est pas seul. »

Cette flexibilité solidaire différencie radicalement la tontine d'un système bancaire classique. Ici, l'humain prime sur la règle.

 

UN MODE D'EMPLOI FONDÉ SUR L'HONNEUR ET LE SERMENT

Des règles plus strictes que celles des banques

Pour que le système survive dans un environnement précaire, les étudiants ont instauré des règles d'une rigueur implacable. Paradoxalement, ces règles sont souvent plus strictes que celles des institutions financières formelles. La différence ? Ici, la garantie n'est pas un bulletin de salaire ou un bien immobilier, mais la parole donnée.

Sandrine Milogo, étudiante en Sociologie à l'Université Norbert Zongo (Koudougou, Burkina Faso), impliquée dans plusieurs réseaux de tontines, souligne cette rigueur :

« Chez nous, on ne rigole pas avec les règles. Avant d'adhérer, chaque nouveau membre doit prêter serment devant tout le groupe de respecter scrupuleusement les dates et les montants. C'est un engagement d'honneur solennel. Si tu trahis la tontine, tu ne trahis pas une institution anonyme : tu trahis tes frères et sœurs de galère. Et ça, sur un campus, ça ne pardonne pas. »

Les quatre piliers de la discipline collective

Cette discipline repose sur quatre mécanismes complémentaires qui assurent la pérennité du système :

1. Le filtrage sélectif : La cooptation comme garantie

On n'entre pas dans une tontine par hasard. Le recrutement se fait par cooptation stricte : un membre actuel doit se porter garant du sérieux du nouvel arrivant. Cette recommandation engage la réputation du parrain : si le nouveau membre trahit le groupe, c'est celui qui l'a introduit qui subit l'opprobre.

Ce système informel de "crédit social" fonctionne remarquablement bien : chacun fait attention à qui il introduit, car sa propre place dans le réseau en dépend.

2. La gestion numérique : Mobile Money et transparence digitale

Contrairement aux tontines traditionnelles qui fonctionnaient en cash, les tontines étudiantes contemporaines s'appuient massivement sur les technologies mobiles :

  • Mobile Money (Orange Money, MTN Mobile Money, Moov Money, Wave) pour sécuriser les transferts
  • Groupes WhatsApp servant de tableau de bord en temps réel : chaque versement est annoncé, chaque retard signalé, chaque décision collective débattue
  • Certains groupes utilisent même des tableurs partagés (Google Sheets) pour une traçabilité totale des flux
  • Maladie grave nécessitant des soins coûteux
  • Deuil familial (frais de funérailles, voyage au village)
  • Risque d'expulsion du logement
  • Urgence académique (frais de stage obligatoire à régler immédiatement)
  • Gestion financière : budgétisation, comptabilité de base, prévisions
  • Leadership : animation de réunions, arbitrage de conflits, prise de décision collective
  • Communication : négociation, persuasion, médiation
  • Discipline personnelle : respect des engagements, ponctualité des paiements
  • Gestion de crise : réactivité face aux urgences, adaptation
  • Travail en équipe : coopération, confiance mutuelle, solidarité

Cette digitalisation apporte une transparence radicale : impossible de tricher, tout le monde voit qui a payé, qui est en retard, combien il y a dans la caisse. C'est une forme de contrôlecitoyen qui renforce la confiance.

3. La souplesse solidaire : Le consensus prime sur la rigidité

Malgré des règles strictes, les tontines étudiantes conservent une capacité d'adaptation humaine. L'ordre de passage peut être modifié par consensus si un membre traverse une crise majeure :

Cette flexibilité n'est pas de la faiblesse : elle est négociée collectivement, discutée dans le groupe WhatsApp, validée par vote. C'est une forme de démocratie directe financière.

4. La sanction par l'opprobre : La "mort sociale" sur le campus

Celui qui trahit son serment en ne payant pas, en disparaissant avec l'argent, en trichant s'expose à une sanction redoutable : l'exclusion sociale totale.

Sur un campus où tout le monde se connaît, où les réseaux sont vitaux pour survivre (partage de notes de cours, hébergement d'urgence, prêt de téléphone, informations sur les opportunités), être banni de ces réseaux équivaut à une condamnation. Plus personne ne vous aidera, plus personne ne vous fera confiance. C'est une "mort sociale" qui prive le fautif de tout soutien communautaire futur.

Cette sanction informelle mais implacable est souvent plus dissuasive qu'une sanction légale formelle (qui de toute façon n'existe pas dans ce cadre informel).

 

UNE ÉCOLE DE LA CITOYENNETÉ ET DE LA GESTION

Un laboratoire de compétences managériales

Au-delà de l'aspect financier immédiat, la tontine de campus agit comme un véritable laboratoire de gestion. Pour les étudiants, c'est une mise en pratique directe des théories apprises en amphithéâtre ou une formation accélérée pour ceux qui n'étudient pas la gestion.

Mohamed Diallo, étudiant en Sciences de Gestion à l'Université Gamal Abdel Nasser de Conakry (Guinée), explique comment cette expérience complète concrètement sa formation académique :

« Dans ma tontine, je joue le rôle de trésorier. C'est un cas pratique quotidien bien plus formateur que les exercices théoriques de la fac. Je dois gérer les flux entrants et sortants, calculer les reliquats quand quelqu'un paie en retard, anticiper les besoins de trésorerie, et surtout produire des rapports financiers simples mais rigoureux pour le groupe chaque mois. Nous apprenons à gérer un budget collectif, à arbitrer des conflits d'intérêt par exemple quand deux personnes veulent passer en même temps, à négocier des compromis. C'est une école de la responsabilité et de la redevabilité. Quand nous serons en entreprise demain, nous saurons déjà ce que signifie concrètement la gestion de la confiance et du capital. Aucun stage en banque ne m'aurait appris ça aussi bien. »

Compétences développées : Un CV caché

Participer activement à une tontine développe un ensemble de compétences rarement valorisées sur un CV, mais essentielles dans la vie professionnelle :

Une conscience politique en formation

Cette organisation forge également une conscience politique critique. En constatant que leur propre système d'entraide est plus réactif, plus transparent et plus efficace que les services officiels (bourses qui n'arrivent jamais, banques qui refusent de prêter, État absent), les étudiants développent une forme d'autonomie politique.

La tontine leur enseigne une leçon fondamentale : la solution peut venir d'en bas, d'une gestion communautaire rigoureuse. C'est un apprentissage de la souveraineté à petite échelle, de la capacité collective à s'auto-organiser face à la défaillance des institutions.

Cette prise de conscience n'est pas anodine. Elle nourrit une génération de futurs citoyens qui savent qu'on peut créer des alternatives, qu'on n'est pas condamné à attendre passivement que l'État agisse. C'est une éducation populaire par la pratique.

 

LIMITES ET DÉFIS

Les fragilités du système

Malgré ses atouts indéniables, la tontine étudiante n'est pas exempte de limites et de risques :

1. La vulnérabilité aux trahisons Malgré tous les mécanismes de contrôle, des cas de disparitions avec la caisseexistent. Quand un membre reçoit la totalité du pot (parfois plusieurs centaines de milliers de FCFA) et décide de ne plus payer ses cotisations suivantes ou de fuir carrément, le groupe se retrouve lésé. Et sans cadre légal, aucun recours juridique n'est possible.

2. L'exclusion des plus précaires Ironiquement, ceux qui auraient le plus besoin de la tontine en sont parfois exclus : les étudiants tellement pauvres qu'ils ne peuvent même pas verser la cotisation mensuelle minimale (même 2 000 FCFA peuvent être insurmontables pour certains). La tontine fonctionne pour ceux qui ont un minimum de revenu régulier, mais laisse de côté les ultra-précaires.

3. La pression psychologique L'obligation de payer chaque mois, même quand on n'a rien, peut générer un stress énorme. Certains étudiants s'endettent ailleurs (usuriers, prêts familiaux) pour honorer leur engagement dans la tontine, créant ainsi un cycle de dette.

4. L'absence de capitalisation à long terme La tontine est une solution de survie à court terme, pas un outil d'investissement ou d'épargne à long terme. Elle ne remplace pas une assurance santé, un plan de retraite, ou un capital pour créer une entreprise après les études.

 

CONCLUSION : DE LA PRÉCARITÉ À L'INTELLIGENCE COLLECTIVE

En définitive, les tontines universitaires ne sont pas de simples expédients temporaires face à la précarité étudiante ; elles constituent une réponse structurelle là où les politiques publiques de soutien marquent leurs limites. En s'appropriant ce mécanisme traditionnel et en le modernisant (digitalisation, transparence, flexibilité), la jeunesse estudiantine africaine déploie une véritable stratégie de résistance collective, prouvant que l'accès à l'éducation peut et doit s'enraciner dans les réalités sociales concrètes du continent.

Loin d'être une fatalité subie passivement, la précarité devient ici le moteur d'une intelligence partagée qui sécurise le parcours académique. La tontine s'affirme ainsi comme un levier d'autonomie et d'émancipation, transformant un défi financier individuel en un acte de solidarité organisée qui protège, avant tout, le droit au savoir.

Reste une question politique essentielle : combien de temps encore les étudiants africains devront-ils suppléer par leur créativité et leur solidarité les carences des États ? La tontine est une solution admirable, mais elle ne devrait pas être une nécessité permanente. Elle révèle autant la force de la jeunesse que l'échec des politiques publiques.

En attendant que les gouvernements assument leurs responsabilités, les tontines continuent de sauver des milliers de parcours académiques. Et c'est déjà beaucoup.

 

RÉFÉRENCES

Association pour le Développement de l'Éducation en Afrique (ADEA). (2022). Rapports thématiques sur le financement et l'inclusion éducative. Abidjan : ADEA.

Ki-Zerbo, Joseph. (1990). Éduquer ou périr : Impasses et perspectives africaines. Paris : L'Harmattan/UNESCO.

Sarr, Felwine. (2016). Afrotopia. Paris : Philippe Rey.

Njoya, Ali Moussa & Tchouassi, Gérard. (2018). "Les tontines comme mécanismes d'inclusion financière en Afrique subsaharienne". Revue d'Économie du Développement, 26(3), 45-72.

Lelart, Michel. (2006). De la finance informelle à la microfinance. Paris : Éditions des Archives Contemporaines/AUF.

Henry, Alain, Tchente, Guy-Hervé & Guillerme-Dieumegard, Pascale. (1991). Tontines et banques au Cameroun. Paris : Karthala.

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