Blog L'étudiant Africain

Être femme, pauvre et étudiante en Afrique : anatomie d'une triple vulnérabilité

Rédigé par Linda Silim Moundene | Jan 19, 2026 4:12:17 AM

 

 

Aminata se lève à 5h du matin. Avant d'aller en cours de gestion à l'Université Cheikh Anta Diop de Dakar, elle prépare le petit-déjeuner de ses trois petits frères, fait la lessive, range la maison. À 8h, elle court attraper le taxi. À 10h, elle est en amphithéâtre, épuisée. L'après-midi, elle travaille comme vendeuse dans une boutique d’un marché de la place. Le soir, elle révise jusqu'à minuit. Le week-end, elle tresse des cheveux pour payer son loyer. Son camarade de promotion, Ibrahima, se lève à 8h, va en cours, révise l'après-midi, sort avec ses amis le soir. Tous deux ont le même diplôme à obtenir. Mais tous deux ne courent pas la même course. 

La précarité étudiante en Afrique est une réalité massive et documentée : selon l'UNESCO (2023), plus de 60% des étudiants africains vivent sous le seuil de pauvreté et doivent travailler pour financer leurs études. Mais cette précarité n'est pas neutre du point de vue du genre. Les étudiantes africaines font face à une triple vulnérabilité : économique (pauvreté), sociale (normespatriarcales) et sexuelle (violences de genre), créant ainsi ce que nous proposons d'appeler une "précarité genrée" une forme spécifique de vulnérabilité qui ne peut se comprendre qu'àl'intersection du genre, de la classe et du statut étudiant. 

Cet article analyse cette triple vulnérabilité en trois temps : d'abord, nous documenterons l'ampleur et les manifestations de cette précarité genrée ; ensuite, nous analyserons ses causes structurelles ; enfin, nous interrogerons ses conséquences sur les trajectoires académiques et les parcours de vie des étudiantes africaines. 

 

La précarité genrée : quand être femme aggrave la pauvreté 

Une sous-représentation persistante dans l'enseignement supérieur 

Les chiffres parlent d'eux-mêmes. En Afrique subsaharienne, les femmes ne représentent que 40% des effectifs étudiants (UNESCO, 2023), malgré des progrès notables depuis deux décennies. Mais cette moyenne continentale cache d'importantes disparités : au Tchad, elles sont seulement 30%, au Niger 32%, tandis qu'en Afrique du Sud et au Botswana, la parité est atteinte voire dépassée (World Bank, 2022). 

Plus révélateur encore : le taux d'abandon est significativement plus élevé chez les femmes. Selon une étude menée dans plusieurs universités ouest-africaines (Cornet et al, 2024), 48% des étudiantes abandonnent avant la fin du cycle de Licence, contre 35% des étudiants masculins. Les raisons invoquées ? Dans 72% des cas, des difficultés financières, mais avec des spécificités genrées : grossesse (23%), mariage forcé ou pression familiale (18%), harcèlement sexuel (12%), charge domestique incompatible avec les études (19%). 

Des conditions matérielles aggravées par le genre 

La précarité matérielle des étudiantes présente des caractéristiques spécifiques, comme l'a documenté l'étude d'Ouédraogo & Compaoré (2021) au Burkina Faso. Sur un échantillon de 500 étudiantes : 

  • 65% déclarent avoir sauté au moins un repas par jour au cours du mois précédent (contre 52% des étudiants masculins) 
  • 43% souffrent d'insécurité alimentaire sévère (moins de deux repas par jour régulièrement) 
  • 38% vivent dans des logements surpeuplés (plus de 4 personnes par chambre), souvent chez des membres de famille élargie qui leur imposent des corvées domestiques en échange 
  • 29% n'ont pas accès à des produits d'hygiène menstruelle adéquats, ce qui entraîne absentéisme et détresse psychologique 

À cette précarité matérielle s'ajoute une charge de travail domestique non rémunéré considérablement plus élevée. Koné (2019), dans son étude ethnographique auprès d'étudiantesd'Abidjan, montre que celles-ci consacrent en moyenne 15 à 20 heures par semaine aux tâches domestiques (cuisine, ménage, garde d'enfants), contre 2 à 5 heures pour leurs homologues masculins. Cette charge invisible se traduit mécaniquement par moins de temps disponible pour étudier, pour se reposer, pour participer aux activités académiques complémentaires. 

Le harcèlement sexuel transactionnel : quand la pauvreté devient prédation 

La manifestation la plus violente de cette précarité genrée est ce que la littérature anglophone appelle le "sexual harassment in exchange for grades" ou, plus brutalement, "sexuallytransmitted grades" les notes sexuellement transmises. Ce phénomène, longtemps tabou, fait l'objet d'une documentation scientifique croissante. 

L'étude de Mukawa (2015) en République Démocratique du Congo révèle que 58% des étudiantes interrogées déclarent avoir été confrontées à au moins une situation de harcèlementsexuel de la part d'un enseignant, d'un agent administratif ou d'un propriétaire. Les formes varient : 

  • Propositions explicites de relations sexuelles en échange de notes, de validation d'année, de recommandations (37% des cas) 
  • Chantage au logement : propriétaires exigeant des faveurs sexuelles en échange d'un loyer réduit ou différé (23%) 
  • Harcèlement "soft" : invitations insistantes, commentaires sexualisés, contacts physiques non désirés créant un environnement hostile (40%) 

Ntede Edongo (2020), dans son étude au Cameroun, ajoute une dimension économique cruciale : les étudiantes précaires sont les principales cibles. Celles qui n'ont pas de bourse, cellesdont les familles ne peuvent pas payer, celles qui vivent seules sans filet de sécurité. Les prédateurs identifient et exploitent systématiquement cette vulnérabilité économique. 

Le paradoxe est glaçant : dans un système où les femmes sont déjà économiquement marginalisées, leur pauvreté devient le prétexte de leur exploitation sexuelle. Et quand elles refusent, elles paient doublement : par l'échec académique et par la stigmatisation sociale. 

 

Causes structurelles : le patriarcat rencontre la précarité 

Des normes sociales qui construisent la vulnérabilité 

La précarité genrée des étudiantes n'est pas accidentelle. Elle est le produit de normes patriarcales profondément ancrées qui déterminent qui mérite d'être soutenu, qui peut étudier, et à quelles conditions. Doubogan (2016), dans son analyse féministe de l'université africaine, identifie trois mécanismes : 

L'investissement familial différencié : Les familles africaines, confrontées à des ressources limitées, priorisent systématiquement l'éducation des garçons. Les familles dépensent enmoyenne 30% de plus pour l'éducation d'un fils que d'une fille. La logique est explicite : "Le garçon va nous rendre l'argent qu'on investit en lui. La fille va se marier et appartenir à une autrefamille." 

Le mariage comme "plan B" ou "plan A" : la majorité des étudiantes subissent des pressions familiales pour abandonner leurs études au profit du mariage. "Tu as déjà 23 ans, tu dois temarier avant d'être trop vieille", entendent-elles. Le mariage précoce (avant 25 ans) est encore la norme dans de nombreux contextes africains, créant une injonction temporelle : les études doivent se terminer vite, avant "l'âge limite" du mariage. 

La charge de la "respectabilité" : Les étudiantes doivent constamment naviguer entre deux écueils : être "trop libres" (risque de réputation de "fille légère") ou être "trop sérieuses" (risqued'être marginalisées socialement). Cette surveillance morale constante, absente pour les hommes, crée une charge mentale supplémentaire et limite leur autonomie (Akueson, 2020). 

Des systèmes institutionnels aveugles au genre 

Les universités africaines, dans leur immense majorité, fonctionnent comme si leurs étudiants étaient tous masculins, célibataires, sans charges familiales, et disposant d'un soutienfinancier stable. Cette "neutralité" apparente est en réalité une invisibilisation systématique des besoins spécifiques des étudiantes. Doubogan (2016) documente cette cécitéinstitutionnelle dans les universités ivoiriennes : 

  • Absence totale de structures d'accueil pour mères étudiantes : pas de crèches, pas d'aménagements d'horaires, pas de salles d'allaitement 
  • Absence de services de santé reproductive : peu ou pas d'accès à la contraception, pas de suivi de grossesse, pas de prise en charge post-partum 
  • Absence de mécanismes de plainte efficaces pour harcèlement sexuel : dans 80% des universités étudiées, aucune procédure formelle n'existe ; quand elle existe, elle est soitinconnue des étudiantes (60%), soit considérée comme inefficace voire dangereuse (35%) 
  • Horaires rigides incompatibles avec les responsabilités domestiques que la société impose aux femmes 

Cette architecture institutionnelle n'est pas neutre : elle avantage structurellement les hommes et pénalise les femmes. 

La dimension économique : pauvreté, dépendance et vulnérabilité 

La pauvreté n'est jamais neutre du point de vue du genre. Dans un contexte de ressources limitées, ce sont les femmes qui paient le prix le plus élevé, les étudiantes ont moins accès aux opportunités de revenus que leurs camarades masculins : 

  • Les "petits boulots" (vendeur ambulant, livreur, vigile de nuit) sont souvent genrés masculins 
  • Les emplois féminins (tressage, vente de nourriture, ménage) sont moins rémunérateurs et plus chronophages 
  • Les étudiantes subissent une pénalité salariale de genre : à travail égal, elles gagnent 15-25% de moins  

Cette dépendance économique accrue crée une vulnérabilité exploitable. Elles dépendent plus de leurs familles (qui peuvent conditionner le soutien à des comportements "acceptables"), plus de systèmes de bourses défaillants, plus d'arrangements informels (colocations, "parrains", etc.) qui les exposent à des abus. 

 

Conséquences : parcours brisés et potentiels perdus 

Impact sur la santé mentale : anxiété, dépression, trauma 

La charge cumulée de la précarité économique, des violences sexuelles, des normes oppressives et de l'invisibilisation institutionnelle a des conséquences psychologiques dévastatrices. Les étudiantes précaires présentent des taux d'anxiété et de dépression 2,5 fois supérieurs à ceux de leurs homologues masculins dans la même situation économique. 

Le stress financier genré c'est-à-dire la précarité aggravée par les violences et discriminations de genre est un prédicteur majeur de détresse psychologique, de pensées suicidaires et d'abandon universitaire. 

Le harcèlement sexuel, en particulier, laisse des séquelles traumatiques durables : perte d'estime de soi, hypervigilance, évitement des espaces universitaires, difficultés de concentration, syndrome de stress post-traumatique. 

Impact sur les performances académiques : l'échec annoncé 

Sans surprise, cette accumulation de contraintes se traduit par des performances académiques inférieures. Mais attention : il ne s'agit pas d'un problème de capacités intellectuelles. Il s'agit d'un problème de conditions matérielles et psychologiques d'étude. 

Lorsqu'on contrôle les variables socio-économiques et de genre, les écarts de performance disparaissent presque totalement. En d'autres termes : les étudiantes n'échouent pas parcequ'elles sont moins compétentes, mais parce qu'elles étudient dans des conditions structurellement inégalitaires. 

Les mécanismes sont documentés : 

  • Fatigue chronique due au cumul études-travail-tâches domestiques 
  • Absences répétées dues à la précarité menstruelle, aux grossesses non accompagnées, aux obligations familiales 
  • Impossibilité de participer aux travaux de groupe, stages, conférences (horaires, coût, mobilité limitée) 
  • Désinvestissement progressif face à un environnement hostile et à un sentiment d'illégitimité 

Impact sur les trajectoires de vie : reproduction des inégalités 

L'abandon universitaire des étudiantes précaires a des conséquences à long terme sur leurs trajectoires professionnelles et leurs conditions de vie. Kabongo (2020) montre en RDC que les femmes ayant abandonné l'université pour raisons économiques ou suite à harcèlement : 

  • Ont un revenu inférieur de 40% à celui qu'elles auraient eu avec un diplôme 
  • Sont trois fois plus susceptibles de vivre sous le seuil de pauvreté à 40 ans 
  • Ont des parcours professionnels plus précaires (emplois informels, instabilité) 
  • Transmettent cette précarité à leurs enfants (moindre capacité à financer leur éducation) 

C'est ainsi que se perpétue un cycle intergénérationnel de pauvreté genrée : les filles de mères non diplômées auront moins de chances d'accéder à l'université, et si elles y accèdent, ellesy seront plus vulnérables. 

 

Conclusion : de l'invisibilité à l'action 

La précarité des étudiantes africaines n'est pas une question marginale. C'est une injustice structurelle massive qui concerne des millions de jeunes femmes sur le continent. C'est aussiun gâchis de potentiel incommensurable : combien de chercheuses brillantes, d'ingénieures talentueuses, de médecins dévouées, de leaders inspirantes avons-nous perdues parce que le système les a broyées avant qu'elles ne puissent s'épanouir ? 

Cette analyse appelle trois niveaux d'action urgente : 

Au niveau institutionnel : Les universités doivent cesser de faire comme si le genre n'existait pas. Elles doivent mettre en place des politiques de tolérance zéro face au harcèlement sexuel(avec des mécanismes de plainte effectifs et protecteurs), créer des services dédiés (crèches, santé reproductive, aménagements d'horaires), et former le personnelà la dimension genréede la précarité. 

Au niveau des politiques publiques : Les États doivent investir massivement dans des bourses ciblées pour les étudiantes, dans des logements universitaires sécurisés, dans des cantines subventionnées. Ils doivent aussi légiférer contre le harcèlement sexuel en milieu universitaire et garantir l'effectivité des sanctions. 

Au niveau sociétal : Il faut déconstruire les normes patriarcales qui font des études supérieures féminines une anomalie plutôt qu'un droit. Il faut valoriser les parcours académiques des femmes, cesser de les soumettre à l'injonction matrimoniale, et reconnaître que leur réussite est un gain collectif, pas une menace. 

Être femme, pauvre et étudiante ne devrait jamais condamner à choisir entre dignité et diplôme. Les étudiantes africaines méritent mieux que la survie. Elles méritent les conditions de leurexcellence. 

 

Bibliographie 

 

Abath, A. A. (2020). Abus sexuels, abus de pouvoir et d’autorité envers les filles à l’école en Afrique subsaharienne francophone: mieux comprendre pour agir et prévenir. L’éducation dans un contexte d’inégalités et de violences:l’Afrique francophone subsaharienne à l’étude, 96. 

AFFO, A. M. LE HARCELEMENT SEXUEL DANS LES UNIVERSITES PUBLIQUES DU BENIN. 

AKUESON, A. F. Harcèlement sexuel à l’Université d’Abomey-Calavi: pouvoir et faiblesse. Revue Internationale de Linguistique Appliquée, de la Littérature et d’Éducation. Volume 3 numéro 1 février 2020 ISSN 18409318. 

Cornet, A., PASCAL, S., SARA, K., DANIEL, K., & Gretry, L. (2024). Diversité et discrimination dans l’enseignement supérieur: le vécu des étudiants et étudiantes dans 3 écoles de gestion en Afrique Sub-saharienne. In RID. 

Doubogan, Y. O., & Hofmann, E. (2016). Harcèlement sexuel dans l’espace universitaire au Bénin: représentations, facettes et implications sociales. Revue Baobab, Deuxième semestre, 222-233.