Dans les rues poussiéreuses de Ouagadougou comme dans les décharges à ciel ouvert de nombreuses capitales africaines, les déchets racontent une double histoire : celle d’une crise environnementale et celle d’une transformation économique en cours. Ce qui était longtemps considéré comme un simple résidu tend en effet à devenir, sous l’effet conjugué de la raréfaction des ressources et de la pression démographique, un gisement de valeur.
Chaque année, le monde produit plus de 2,2 milliards de tonnes de déchets municipaux, selon le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE). Derrière ce volume colossal se dissimule pourtant une ressource encore largement sous-exploitée, composée de plastiques, de déchets organiques, de métaux et de textiles. Le déchet cesse alors d’être un point final pour devenir une matière première, c’est-à-dire le début d’un nouveau cycle de production.
C’est dans ce paysage en mutation qu’une génération de jeunes entrepreneurs redessine les contours de l’économie verte. Confrontés au chômage, à l’urgence climatique et à une urbanisation accélérée, ces acteurs font de la gestion des déchets une activité économique viable, à la fois source de revenus et réponse à un problème de santé publique. Le phénomène prend une ampleur particulière en Afrique, où près de 80 % des déchets seraient recyclables alors que 4 % seulement le sont effectivement. Ce paradoxe, révélateur d’un potentiel inexploité, invite à s’interroger sur la manière dont la transition écologique ouvre un nouvel horizon entrepreneurial pour la jeunesse africaine.
Le continent africain connaît une croissance démographique et urbaine sans précédent, dont découle mécaniquement une augmentation des déchets solides. Selon la Banque mondiale, la gestion inadéquate de ces déchets constitue aujourd’hui l’un des grands défis urbains du XXIᵉ siècle. Les conséquences en sont multiples et lourdes : prolifération de décharges sauvages, pollution plastique, émissions de méthane et recrudescence de maladies respiratoires se conjuguent pour faire peser un coût écologique et sanitaire considérable sur les populations urbaines.
Le Burkina Faso, et plus particulièrement Ouagadougou, illustre cette réalité de manière frappante. Le projet YOLEMDE y témoigne d’une réponse concrète à cette problématique : il vise à récupérer les déchets plastiques et organiques pour les transformer en pavés, en compost et en objets utiles. La logique qui le sous-tend est aussi simple qu’efficace, puisqu’elle consiste à réduire l’insalubrité tout engénérant des revenus. Le déchet devient ainsi le support d’une activité économique à part entière, articulant enjeu environnemental et opportunité commerciale.
L’économie circulaire rompt avec le modèle linéaire traditionnel qui consiste à produire, consommer puis jeter. À ce schéma, de jeunes entrepreneurs substituent une chaîne de valeur continue, allantde la collecte au réinvestissement en passant par le tri, le recyclage et la vente des matières récupérées. Chaque étape de ce cycle produit de la valeur économique et, ce faisant, transforme une contrainte environnementale en ressource productive.
Le parcours de Tshepo Mazubuko, en Afrique du Sud, illustre de manière emblématique cette dynamique. Ancien collecteur de rue, il a bâti une entreprise qui emploie aujourd’hui dix-sept personnes et mobilise plus de huit cents récupérateurs, démontrant qu’un secteur longtemps cantonné à l’informalité peut se structurer et se professionnaliser. Des initiatives comparables se multiplient sur l’ensemble du continent : au Kenya, des programmes tels que BeGreen Africa forment les jeunes à concevoir des modèles économiques dans le recyclage ; au Ghana, des startups fabriquent des briquesà partir de déchets plastiques ; au Rwanda, des coopératives transforment les déchets organiques en fertilisants. Par-delà la diversité des contextes, la logique demeure identique : là où les générations précédentes ne voyaient qu’une nuisance, ces entrepreneurs identifient un marché.
L’entrepreneuriat vert ne relève pas seulement de la conviction écologique ; il répond aussi à une nécessité économique pressée par le chômage massif des jeunes. Le secteur du recyclage se distingue à cet égard par sa capacité à générer des emplois à différents niveaux de la chaîne de valeur. Il crée d’abord des emplois directs dans la collecte, le tri et le transport, auxquels s’ajoutent des emplois indirects liés à la transformation, à la vente et à la logistique. Il stimule par ailleurs l’innovation technologique et favorise l’inclusion sociale de populations souvent marginalisées. C’est précisément pour ces raisons que la Banque africaine de développement considère la transition vers l’économie circulaire comme un levier majeur de création d’emplois verts.
Le modèle économique du secteur repose sur la valorisation de plusieurs types de déchets, chacun ouvrant un marché spécifique. Les plastiques se prêtent à la fabrication de pavés, de sacs, de chaises ou de tables, tandis que les biodéchets alimentent la production de compost et de biogaz. Les déchets électroniques, quant à eux, permettent l’extraction de métaux rares dont la valeur ne cesse de croître, et le textile trouve une seconde vie à travers le réemploi, la friperie et l’upcycling. Cette diversité des filières confirme que la valorisation des déchets constitue moins une activité marginale qu’un ensemble de marchés émergents dont le potentiel reste, pour l’essentiel, à exploiter.
L’écologie entrepreneuriale demeure toutefois confrontée à des obstacles importants, régulièrement identifiés par les rapports internationaux. Le premier tient au manque de financement : les établissements bancaires hésitent encore à soutenir des projets verts qu’ils perçoivent comme risqués ou insuffisamment rentables à court terme. Ce frein financier se double d’une insuffisance des politiques publiques, les cadres réglementaires restant faibles ou peu contraignants dans plusieurs pays africains, ce qui prive les entrepreneurs d’un environnement stable et incitatif.
À ces difficultés s’ajoutent des contraintes d’ordre technique et culturel. Le recyclage exige en effet des compétences spécifiques que les dispositifs de formation ne dispensent pas toujours, ce qui limitela montée en gamme des activités. Enfin, la faible culture du tri à la source renchérit l’ensemble du processus, puisque l’absence de séparation en amont oblige à des opérations de tri plus coûteuses et moins efficaces. Le PNUE souligne à cet égard que l’implication des jeunes, bien que cruciale, demeure insuffisamment soutenue. Le constat est sans équivoque : les initiatives existent, mais l’écosystème institutionnel et financier peine à suivre leur rythme.
Le Burkina Faso réunit plusieurs conditions favorables au développement de ce secteur. Son urbanisation croissante et sa production élevée de déchets plastiques constituent, paradoxalement, un gisement de matière première, tandis que le dynamisme de sa jeunesse et l’ampleur des besoins en emplois offrent un terreau propice à l’entrepreneuriat vert. Des initiatives comme YOLEMDE démontrent d’ailleurs que le terrain est déjà prêt à accueillir de telles activités.
Le passage de l’expérimentation à une véritable industrialisation suppose néanmoins un effort structuré et coordonné. Il implique de structurer les filières de collecte et de transformation, de financer les startups vertes, d’intégrer le recyclage dans les politiques municipales et de renforcer l’éducation environnementale afin d’ancrer durablement la culture du tri. En d’autres termes, il s’agit de faire évoluer une écologie de survie, dictée par la nécessité immédiate, vers une écologie d’investissement, pensée comme un choix économique de long terme. C’est probablement dans cette transformation que se joue l’un des grands paris économiques du pays.
Alors que le XXᵉ siècle avait fait de l’extraction le moteur de la croissance, le XXIᵉ pourrait bien consacrer la récupération comme un principe économique à part entière. Dans un monde saturé par la consommation, la jeunesse africaine élabore une nouvelle grammaire économique, dans laquelle le rebut se mue en richesse et la contrainte environnementale en opportunité.
Ces jeunes entrepreneurs ne se contentent pas de ramasser des déchets : ils assainissent les villes, réduisent l’empreinte carbone, créent des emplois et restaurent une forme de dignité économique. Leur démarche montre que la gestion des déchets, longtemps perçue comme une charge, peut devenir un vecteur de développement durable, à condition que les pouvoirs publics, les institutions financières et les acteurs de la formation accompagnent cette dynamique naissante. Le déchet, entre de bonnes mains, cesse d’être un problème pour devenir une ressource au service de la transition écologique.
1. United Nations Environment Programme (2024), Global Waste Management Outlook 2024 for Youth.
2. United Nations Environment Programme (2024), Beyond an Age of Waste.
3. World Bank (2024), Putting Waste to Work in a Circular Economy.
4. World Bank (2023), Putting young people at the center of the circular economy.
5. African Development Bank, Circular Economy in Africa.
6. Climate Technology Centre and Network, YOLEMDE Project, Burkina Faso.
7. UNEP, Waste2Cash Webinar on Youth Green Jobs.
8. Etim, Emma (2024), Entrepreneurial Waste Management and Behavioural Change, Heliyon.